Yog-Sothoth, la Clé et la Porte : le dieu du temps et de l'espace
Yog-Sothoth, la Clé et la Porte : nature, textes de Lovecraft (Dunwich, Charles Dexter Ward), culte, ajouts de Derleth et Chaosium, JDR et pop culture.
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Tous les sorciers du Mythe finissent par prononcer son nom. Yog-Sothoth est l'entité qui coexiste avec tous les temps et tous les lieux : la Clé et la Porte par laquelle on franchit les frontières du réel. Là où Cthulhu est un monstre et Nyarlathotep un tentateur, Yog-Sothoth est un principe : il est l'espace et le temps eux-mêmes, vus de l'extérieur. C'est aussi, avec Cthulhu, l'un des noms que l'on cherche le plus souvent quand on découvre Lovecraft, notamment depuis que les jeux de société en ont fait l'un de leurs boss favoris. Voici ce que disent vraiment les textes, et ce qui a été ajouté ensuite.

Apparence et nature : le Tout-en-Un
Yog-Sothoth est l'une des entités les plus abstraites de Lovecraft. Il ne dort pas dans une cité engloutie, il n'a pas de demeure : il est partout et toujours. La définition la plus célèbre vient d'une citation du Necronomicon insérée dans The Dunwich Horror :
« Yog-Sothoth knows the gate. Yog-Sothoth is the gate. Yog-Sothoth is the key and guardian of the gate. Past, present, future, all are one in Yog-Sothoth. »
Tout est dit : il connaît la porte, il est la porte, il en est la clé et le gardien. Pour un sorcier, invoquer Yog-Sothoth, c'est obtenir l'accès à d'autres dimensions, à d'autres époques, à des savoirs interdits. C'est pourquoi on le retrouve derrière presque tous les grands rituels du Mythe.
Quant à son apparence, Lovecraft reste discret. Dans une révision écrite pour une autre plume, il le décrit comme un amas de globes irisés, d'aspect prodigieusement malveillant. Dans Through the Gates of the Silver Key, écrit avec E. Hoffmann Price, Randolph Carter le rencontre au-delà de l'Ultime Porte sous la forme d'une présence totale, un « Tout-en-Un et Un-en-Tout » qui contient toutes les versions possibles de Carter lui-même. Lovecraft y dépasse l'horreur pour toucher à une sorte de vertige métaphysique : ce n'est plus la mort qui effraie, c'est la dissolution de l'identité.
Ses « enfants », enfin, en disent long sur sa nature physique. Le jumeau invisible de Dunwich, une chose colossale faite de cordes grouillantes, d'yeux et de bouches, qui ne ressemble à son père que de façon lointaine, donne une idée de ce qui arrive lorsque Yog-Sothoth s'incarne partiellement dans notre monde.
Première apparition et textes clés
Yog-Sothoth apparaît d'abord dans The Case of Charles Dexter Ward, court roman écrit en 1927 mais publié seulement après la mort de Lovecraft. Le sorcier Joseph Curwen et ses complices y utilisent des formules pour ressusciter les morts à partir de leurs « sels essentiels », et invoquent Yog-Sothoth dans des incantations dont Lovecraft donne le texte phonétique, à commencer par le fameux « Y'ai 'Ng'ngah, Yog-Sothoth ».
Mais c'est The Dunwich Horror (écrit en 1928, publié en 1929 dans Weird Tales) qui en fait une figure centrale. Dans les collines décrépites du Massachusetts, le vieux Whateley, sorcier de campagne, offre sa fille albinos Lavinia à une entité venue d'ailleurs. Naissent des jumeaux : Wilbur, presque humain, qui grandit à une vitesse anormale et cherche désespérément un exemplaire complet du Necronomicon, et un frère invisible que l'on nourrit en secret dans la ferme familiale. Le cri final de ce dernier, au sommet de Sentinel Hill, révèle l'identité du père : « Father! Father! Yog-Sothoth! »
C'est l'une des nouvelles les plus visuelles de Lovecraft, et l'une des plus accessibles. L'album illustré par François Baranger lui rend parfaitement justice : les collines, la ferme Whateley et l'horreur invisible y prennent une ampleur spectaculaire.
L'Abomination de Dunwich illustré par François Baranger (Bragelonne)
4.7/5Les collines sauvages du Massachusetts, la famille Whateley et l'horreur invisible : l'un des récits les plus visuels de Lovecraft.
- Ambiance rurale oppressante superbement rendue
- Récit très accessible
- Se range à côté des autres volumes Baranger
- Moins spectaculaire que Les Montagnes hallucinées
Yog-Sothoth revient ensuite dans plusieurs récits :
- The Whisperer in Darkness (1930) : son nom figure dans la liste de noms interdits que découvre le narrateur.
- Through the Gates of the Silver Key (1932-1933, avec E. Hoffmann Price) : Randolph Carter est guidé par 'Umr at-Tawil, le « Guide » voilé, avant de faire face à l'Être suprême.
- The Horror in the Museum et d'autres révisions écrites pour des auteurs clients de Lovecraft, où son nom sert de jalon au sein du Mythe.
Pour lire la plupart de ces textes dans une traduction moderne, le tome « Cycle de Providence » de l'intégrale Mnémos est le plus indiqué : Dunwich, Arkham et la Nouvelle-Angleterre maudite y sont réunis.
Intégrale Lovecraft, tome 4 : Le Cycle de Providence (Mnémos)
4.8/5Arkham, Dunwich, Innsmouth, Kingsport : toute la Nouvelle-Angleterre maudite de Lovecraft réunie en un volume.
- Les lieux mythiques du « Lovecraft Country »
- Parfait complément du tome 2
- Même soin éditorial que le reste de la collection
- À lire après les tomes 1 et 2 pour en profiter pleinement
Culte et adorateurs
Yog-Sothoth n'a pas de grande Église. Son culte est une affaire de sorciers solitaires et de familles maudites. Joseph Curwen dans Charles Dexter Ward, les Whateley dans Dunwich : ce sont des individus qui ont trouvé dans de vieux grimoires les formules pour l'appeler, et qui s'en servent pour allonger leur vie, pénétrer d'autres dimensions ou préparer l'arrivée des Grands Anciens. Le lieu de culte typique n'est pas un temple, mais un cercle de pierres dressées au sommet d'une colline, où l'on allume des feux aux nuits de sabbat, la veille du 1er mai et à la Toussaint.
C'est un culte d'érudits dévoyés, et c'est ce qui le rend si lovecraftien : chez Lovecraft, le danger vient du savoir. Ce ne sont pas des foules fanatisées qui ouvrent la porte, mais des lecteurs trop curieux.
Ce qui vient de Lovecraft, ce qui a été ajouté
L'essentiel vient de Lovecraft : le nom, la formule de la Clé et de la Porte, la paternité des jumeaux de Dunwich, les incantations et la vision du Tout-en-Un. Dans une lettre à la tonalité humoristique, il esquisse même une généalogie fantaisiste de ses dieux, où Yog-Sothoth apparaît comme un ancêtre de Cthulhu. Les continuateurs ont pris cette plaisanterie très au sérieux.
- August Derleth a bâti son roman The Lurker at the Threshold (1945), présenté comme une « collaboration posthume » à partir de notes de Lovecraft, autour de Yog-Sothoth, surnommé « Celui qui guette au seuil ». Il l'intègre aussi dans sa grande guerre entre Grands Anciens et Dieux très anciens, lecture morale qui n'est pas celle de Lovecraft.
- Lin Carter et d'autres ont systématisé les généalogies divines, faisant de Yog-Sothoth le père ou le grand-père de nombreuses entités.
- Chaosium a fixé son statut de Dieu extérieur, dressé la liste de ses avatars (dont 'Umr at-Tawil) et détaillé les sorts qui permettent de le contacter ou de l'appeler.
Je détaille ces différentes couches dans le dossier sur les Grands Anciens et les Dieux extérieurs.
Yog-Sothoth dans le JDR L'Appel de Cthulhu
Dans L'Appel de Cthulhu, Yog-Sothoth est avant tout un moteur de scénario. Ses sorts sont parmi les plus recherchés par les sorciers non joueurs : ouvrir des portails, voyager dans le temps, contacter des êtres d'autres dimensions. Ils fournissent au Gardien une excellente raison de faire intervenir des cultistes qui ne sont pas de simples fanatiques, mais des savants rongés par l'ambition.
C'est aussi l'entité idéale pour des scénarios qui jouent avec le temps : un manoir qui existe à plusieurs époques, un sorcier du XVIIIe siècle qui revient au XXe, une porte qui ouvre sur autre chose chaque nuit. Ses caractéristiques figurent dans le livre du Gardien et, en détail, dans le Malleus Monstrorum. Comme pour Azathoth, mon conseil est de rarement le montrer : une sphère irisée entrevue une seconde par l'embrasure d'une porte suffit à marquer une table pour longtemps.
Yog-Sothoth dans la pop culture
Le cinéma s'en est emparé dès 1970 avec The Dunwich Horror de Daniel Haller, adaptation très libre avec Dean Stockwell en Wilbur Whateley. Mais c'est surtout le jeu qui a fait sa célébrité. Il figure parmi les Grands Anciens de la boîte de base d'Eldritch Horror et de l'Horreur à Arkham classique, et c'est l'un des deux Grands Anciens de la première saison de Cthulhu: Death May Die, où l'on tente d'interrompre son invocation à coups de fusil et de sorts. Le jeu de cartes Horreur à Arkham lui consacre aussi une campagne entière inspirée de Dunwich.
Cthulhu: Death May Die
4.6/5Ici on ne fuit pas le Grand Ancien : on l'invoque pour lui taper dessus. Pulp, nerveux et bardé de figurines magnifiques.
- Parties rapides et explosives
- Figurines spectaculaires
- Mécanique de folie qui rend les héros plus forts (et plus fous)
- Loin de l'impuissance lovecraftienne classique
- Boîte chère et encombrante
Au-delà, la formule « la Clé et la Porte » est devenue un motif récurrent de la fiction cosmique : chaque fois qu'un récit met en scène une porte vers un ailleurs gardée par une entité omnisciente, c'est un peu Yog-Sothoth qui regarde par le trou de la serrure.
FAQ
Que signifie « Yog-Sothoth est la Clé et la Porte » ?
Que Yog-Sothoth est à la fois le passage vers les autres dimensions et le moyen de l'ouvrir. Il coexiste avec tous les temps et tous les lieux : l'invoquer, c'est obtenir un accès à tout l'espace-temps.
Yog-Sothoth est-il le père de Cthulhu ?
Seulement dans une généalogie humoristique esquissée par Lovecraft dans une lettre, que des continuateurs ont ensuite prise au pied de la lettre. Dans les nouvelles, rien ne l'établit. Sa paternité certaine, ce sont les jumeaux Whateley de Dunwich. Voir aussi qui est Cthulhu ?
Dans quelle nouvelle découvrir Yog-Sothoth ?
L'Abomination de Dunwich, sans hésiter. L'Affaire Charles Dexter Ward vient ensuite pour ses sorciers. Notre ordre de lecture vous aide à les situer dans l'œuvre.
Quelle différence entre Yog-Sothoth et Azathoth ?
Azathoth est le chaos aveugle au centre de l'infini ; Yog-Sothoth est la structure même du temps et de l'espace, qu'un sorcier peut utiliser comme passage. Tous deux sont aujourd'hui classés parmi les Dieux extérieurs.
Julien, Gardien de l'Antre
40 ans, lecteur de Lovecraft depuis mes 20 ans, rôliste depuis 10 ans. L'Appel de Cthulhu reste l'un de mes jeux de rôle préférés.
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