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Nyarlathotep : texte intégral, résumé et analyse

Lisez Nyarlathotep de Lovecraft en entier dans une traduction française inédite, puis le résumé, l'analyse et le contexte de la nouvelle.

1920AnnéeNyarlathotepTitre originalPoème en proseFormeThe United Amateur, 1920Première publicationMythe de CthulhuCycle≈ 1 100 motsLongueur5 minTemps de lectureInédite, par JulienTraduction
Commencer la lecturePar Julien · publié le 10 décembre 2024 · mis à jour le 24 septembre 2026 · 10 min de lecture

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Tout juste un millier de mots, et pourtant l'un des textes les plus marquants de Lovecraft. Né d'un cauchemar, Nyarlathotep est un poème en prose halluciné qui raconte la fin du monde comme on se souvient d'un rêve : par éclats, sans logique, avec une angoisse grandissante. Il introduit surtout l'une des figures majeures du panthéon lovecraftien.

Nyarlathotep vu de face et de profil
Nyarlathotep, vu de face et de profil. Illustration d'après les descriptions de Lovecraft.

Nyarlathotep : le texte intégral

Traduction française inédite de Julien pour L'Antre de Cthulhu, d'après le texte original anglais, dans le domaine public. Le résumé et l'analyse suivent le texte.

Nyarlathotep… le chaos rampant… je suis le dernier… je parlerai au vide qui écoute…

Je ne me rappelle pas précisément quand cela commença, mais il y a de cela des mois. La tension générale était atroce. À une saison de bouleversements politiques et sociaux s’ajoutait une appréhension étrange et lancinante : celle d’un péril physique hideux, un péril si vaste et si enveloppant qu’on ne saurait l’imaginer que dans les plus terribles fantasmagories de la nuit. Je revois les gens aller par les rues, le visage pâle et soucieux, chuchotant des avertissements et des prophéties que nul n’osait répéter consciemment, ni même s’avouer avoir entendus. Un sentiment de culpabilité monstrueuse pesait sur le pays, et des abîmes ouverts entre les étoiles descendaient des courants glacés qui faisaient frissonner les hommes dans les lieux sombres et solitaires. L’ordre des saisons subissait une altération démoniaque : la chaleur de l’automne s’attardait effroyablement, et chacun sentait que le monde — et l’univers peut-être — avait échappé au contrôle des dieux et des forces que l’on connaissait, pour passer sous celui de dieux et de forces que l’on ne connaissait pas.

Et ce fut alors que Nyarlathotep sortit d’Égypte. Qui il était, nul n’aurait su le dire, mais il était de l’antique sang du pays et ressemblait à un pharaon. Les fellahs s’agenouillaient à sa vue sans pouvoir expliquer pourquoi. Il disait s’être levé des ténèbres de vingt-sept siècles, et avoir entendu des messages venus de lieux qui ne sont pas de cette planète. Nyarlathotep entra dans les terres de la civilisation : basané, mince, sinistre, achetant sans cesse d’étranges instruments de verre et de métal pour les combiner en instruments plus étranges encore. Il parlait beaucoup des sciences — de l’électricité, de la psychologie — et donnait des démonstrations de sa puissance qui renvoyaient ses spectateurs muets, mais qui enflaient sa renommée jusqu’à la démesure. Les hommes se conseillaient les uns aux autres d’aller voir Nyarlathotep, et frissonnaient. Et là où passait Nyarlathotep, le repos s’évanouissait ; car les heures creuses de la nuit se déchiraient sous les hurlements des cauchemars. Jamais encore les cris des cauchemars n’avaient constitué un problème public ; à présent, les sages en venaient presque à souhaiter qu’on pût interdire le sommeil avant l’aube, afin que les clameurs des villes troublassent moins horriblement la lune pâle et compatissante, quand elle miroite sur les eaux vertes qui glissent sous les ponts et sur les vieux clochers qui s’effritent contre un ciel malsain.

Je me souviens du jour où Nyarlathotep vint dans ma ville — la grande, la vieille, la terrible ville aux crimes innombrables. Mon ami m’avait parlé de lui, et de la fascination impérieuse de ses révélations, et je brûlais d’explorer ses mystères les plus extrêmes. Mon ami me disait qu’ils étaient horribles et impressionnants au-delà de mes imaginations les plus fiévreuses ; que ce qui était projeté sur un écran, dans la pièce obscurcie, prophétisait des choses que nul sinon Nyarlathotep n’oserait prophétiser ; et que, dans le crépitement de ses étincelles, on retirait aux hommes quelque chose qui ne leur avait jamais été retiré, et qui ensuite ne se voyait plus que dans leurs yeux. Et l’on murmurait alentour que ceux qui avaient connu Nyarlathotep contemplaient des spectacles invisibles aux autres.

Ce fut par le chaud automne que je traversai la nuit avec les foules inquiètes pour aller voir Nyarlathotep ; à travers la nuit étouffante et le long des escaliers interminables, jusqu’à la salle irrespirable. Et, projetées en ombres sur un écran, je vis des formes encapuchonnées parmi des ruines, et des faces jaunes et mauvaises épiant derrière des monuments abattus. Et je vis le monde livrer bataille aux ténèbres ; aux vagues de destruction venues de l’espace ultime ; tourbillonnant, bouillonnant, luttant autour du soleil qui pâlissait et se refroidissait. Puis les étincelles jouèrent prodigieusement autour des têtes des spectateurs, et les cheveux se dressèrent sur les crânes tandis que des ombres plus grotesques que je ne saurais le dire sortaient et venaient s’accroupir sur les têtes. Et quand moi, qui étais plus froid et plus scientifique que les autres, je bredouillai une protestation tremblante où il était question d’« imposture » et d’« électricité statique », Nyarlathotep nous chassa tous, en bas des escaliers vertigineux, dans les rues humides, chaudes et désertes de minuit. Je criai bien haut que je n’avais pas peur ; que jamais je ne pourrais avoir peur ; et d’autres crièrent avec moi pour se rassurer. Nous nous jurions les uns aux autres que la ville était exactement la même, et vivante encore ; et quand les lampes électriques commencèrent à faiblir, nous maudîmes la compagnie d’électricité, encore et encore, et nous rîmes des drôles de grimaces que nous faisions.

Je crois que nous sentîmes quelque chose descendre de la lune verdâtre, car lorsque nous commençâmes à dépendre de sa lumière, nous nous laissâmes glisser dans d’étranges formations de marche involontaires, et il nous semblait connaître nos destinations sans oser y penser. Une fois, nous regardâmes le pavé et trouvâmes les blocs descellés, disjoints par l’herbe, avec à peine une ligne de métal rouillé pour indiquer où les tramways avaient couru. Et de nouveau nous vîmes un tramway, seul, sans vitres, délabré, presque couché sur le flanc. Quand nous scrutâmes l’horizon, nous ne pûmes retrouver la troisième tour près du fleuve, et nous remarquâmes que la silhouette de la deuxième était déchiquetée à son sommet. Puis nous nous divisâmes en colonnes étroites, dont chacune semblait tirée dans une direction différente. L’une disparut dans une ruelle sur la gauche, ne laissant que l’écho d’un gémissement atroce. Une autre s’engouffra dans l’entrée d’un métro envahi d’herbes folles, en hurlant d’un rire dément. Ma propre colonne fut aspirée vers la campagne ouverte, et bientôt nous éprouvâmes un froid qui n’était pas celui du chaud automne : car, à mesure que nous avancions sur la lande obscure, nous vîmes autour de nous l’infernal scintillement lunaire de neiges mauvaises. Des neiges sans traces, inexplicables, balayées dans une seule direction, vers un gouffre d’autant plus noir que ses parois étincelaient. La colonne parut bien mince, en vérité, tandis qu’elle s’enfonçait comme en rêve dans le gouffre. Je m’attardai en arrière, car cette faille noire dans la neige aux lueurs vertes était effroyable, et je crus entendre les réverbérations d’une plainte inquiétante à l’instant où mes compagnons s’évanouirent ; mais mon pouvoir de m’attarder était faible. Comme appelé par ceux qui m’avaient précédé, je flottai à demi entre les congères titanesques, frémissant et terrifié, dans le vortex aveugle de l’inimaginable.

Hurlant de conscience, muettement délirant : seuls les dieux qui furent pourraient le dire. Une ombre malade et sensible se tordant dans des mains qui ne sont pas des mains, entraînée en aveugle par-delà d’affreux minuits de création pourrissante, cadavres de mondes morts aux plaies qui furent des villes, vents de charnier qui frôlent les étoiles blafardes et les font vaciller très bas. Au-delà des mondes, les spectres vagues de choses monstrueuses ; colonnes entrevues de temples non sanctifiés, posées sur des rochers sans nom sous l’espace et montant vers des vides vertigineux au-dessus des sphères de lumière et de ténèbres. Et à travers ce cimetière révoltant de l’univers, le battement étouffé et affolant des tambours, et la plainte grêle et monotone de flûtes blasphématoires venue de chambres inconcevables et sans lumière par-delà le Temps ; l’exécrable martèlement et la stridulation sur quoi dansent, lentement, gauchement, absurdement, les dieux ultimes, gigantesques et ténébreux — les gargouilles aveugles, sans voix, sans esprit, dont l’âme est Nyarlathotep.

Texte original anglais de H. P. Lovecraft (The United Amateur, novembre 1920), aujourd’hui dans le domaine public. Traduction française inédite réalisée par Julien pour L’Antre de Cthulhu.

Résumé de Nyarlathotep

Attention, spoilers. Le résumé ci-dessous dévoile l'ensemble du texte.

Le narrateur évoque une époque de trouble diffus : les saisons se dérèglent, une angoisse sans nom étreint les hommes. C'est alors que surgit d'Égypte Nyarlathotep, grand, basané, à l'allure de pharaon. Il parcourt les villes et donne d'étranges démonstrations mêlant électricité, psychologie et projections lumineuses, qui laissent les spectateurs hébétés.

Le narrateur assiste à l'une de ces séances et, sceptique, accuse l'homme d'imposture. La foule, soudain transformée, l'entraîne alors dans les rues d'une ville en ruine où la lumière s'éteint. Le cortège se disperse dans un paysage de neige, de gouffres et de décombres. La vision s'élargit jusqu'à l'échelle cosmique : au-delà des mondes, des dieux aveugles et idiots dansent au son de flûtes monotones, et Nyarlathotep est leur âme.

Analyse et thèmes

Le charlatan de la modernité

Le Nyarlathotep de 1920 n'a rien d'un monstre à tentacules. C'est un conférencier, un showman de la science, qui fascine le public par ses appareils. Lovecraft, passionné de sciences mais méfiant envers l'enthousiasme des foules, en fait l'incarnation d'une modernité inquiétante, où le progrès technique devient spectacle et hypnose collective.

Une apocalypse onirique

Le texte ne se soucie ni d'intrigue ni de cause à effet. Il avance par visions, avec la logique du cauchemar dont il est issu. La fin, où l'univers entier se révèle comme un « graveyard of the universe », un cimetière cosmique, est l'une des premières expressions de l'horreur cosmique pure : il n'y a rien derrière le chaos, sinon d'autres puissances indifférentes.

Un contexte d'angoisse historique

Écrit au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la grippe espagnole, en pleine vague de troubles sociaux, le texte capte un sentiment diffus de fin de civilisation que partageaient beaucoup d'intellectuels de l'époque.

La place de Nyarlathotep dans l'œuvre de Lovecraft

Ce poème en prose est l'acte de naissance du Chaos rampant, le seul des dieux extérieurs doté d'une véritable personnalité. Contrairement aux Grands Anciens endormis, il agit, parle, se déguise. On le retrouvera dans À la recherche de Kadath, dans le cycle de sonnets Fungi from Yuggoth, dans La Maison de la sorcière sous les traits de l'« Homme noir » et dans Celui qui hantait les ténèbres. La vision finale des dieux dansant autour d'un centre aveugle annonce, elle, la figure d'Azathoth.

Contexte d'écriture et de publication

Lovecraft a raconté avoir rêvé l'essentiel du texte, y compris une lettre de son ami Samuel Loveman lui recommandant d'aller voir Nyarlathotep s'il passait à Providence. Il aurait commencé à écrire encore à demi endormi. Le texte paraît en novembre 1920 dans The United Amateur, organe de l'association de presse amateur à laquelle il consacrait alors une grande partie de son énergie.

Anecdotes

  • Le nom lui-même serait venu tel quel du rêve ; on y a souvent vu un écho de l'Égypte ancienne et des noms inventés par Lord Dunsany.
  • Les démonstrations électriques de Nyarlathotep évoquent les conférences spectaculaires de Nikola Tesla, très médiatisées à l'époque.
  • Dans le jeu de rôle L'Appel de Cthulhu, Nyarlathotep aux mille masques est devenu l'antagoniste de campagnes entières.

Où lire cette nouvelle

Nyarlathotep figure dans les intégrales françaises de Lovecraft, souvent parmi les textes courts et les poèmes en prose. Vous pouvez aussi lire le texte original en anglais, qui gagne à être lu à voix haute.

Meilleur rapport pages/prix

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Si vous avez aimé Nyarlathotep

  • Azathoth : un autre fragment visionnaire, qui porte le nom du sultan des démons.
  • Ex Oblivione : un poème en prose sur le rêve et le néant.
  • Dagon : la première grande révélation cosmique de Lovecraft.
  • Le Necronomicon : le grimoire où se croisent tous ces dieux.

Questions fréquentes

Nyarlathotep est-il un Grand Ancien ?

Dans la classification popularisée après Lovecraft, il appartient plutôt aux Dieux extérieurs, dont il est le messager. Lovecraft lui-même ne distinguait pas aussi rigoureusement ces catégories.

Est-ce une nouvelle ou un poème ?

C'est un poème en prose : un texte court, sans véritable intrigue, qui privilégie le rythme, les images et l'atmosphère.

Pourquoi l'appelle-t-on le Chaos rampant ?

L'expression, « the crawling chaos », apparaît dès ce texte et deviendra son épithète la plus célèbre dans toute l'œuvre de Lovecraft et de ses continuateurs.

Julien, Gardien de l'Antre

40 ans, lecteur de Lovecraft depuis mes 20 ans, rôliste depuis 10 ans. L'Appel de Cthulhu reste l'un de mes jeux de rôle préférés.

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