Un homme au bout de sa vie ne trouve plus de beauté que dans ses rêves. Nuit après nuit, il revient vers une muraille couverte de vignes où s’ouvre une petite porte de bronze, persuadé qu’un pays merveilleux l’attend de l’autre côté. Il finira par la franchir. Ce très court texte est l’un des plus mélancoliques que Lovecraft ait écrits — et l’un des rares où la découverte du néant apporte, non l’horreur, mais le soulagement.
Contexte : un poème en prose sur l’oubli
Ex Oblivione paraît en mars 1921 dans The United Amateur, sous le pseudonyme de Ward Phillips — l’un des noms de plume que Lovecraft utilisait dans la presse amateur, formé à partir de son propre nom, Howard Phillips.
Le titre latin signifie « venu de l’oubli ». Le texte appartient au cycle onirique inspiré de Lord Dunsany, mais il s’en distingue par une gravité personnelle rare : le narrateur y consomme une drogue pour forcer le passage vers le pays des rêves, et sa conclusion — la dissolution heureuse dans le néant — a souvent été lue comme un texte proche du suicide. Lovecraft l’écrit à vingt-neuf ans, quelques mois après la mort de sa mère.
Cette vision d’un univers qui n’offre aucune récompense, mais dont l’anéantissement même constitue une délivrance, est au cœur de sa philosophie. On la retrouvera, retournée en terreur, dans les grands textes du Mythe des Grands Anciens.
La fiche du texte
- Titre original : Ex Oblivione
- Écrit en : 1920-1921
- Première publication : The United Amateur, mars 1921, sous le nom de Ward Phillips
- Longueur : environ 700 mots
- Cycle : Contrées du Rêve
À propos de ce texte : la nouvelle originale de H. P. Lovecraft, publiée en anglais en 1921, appartient au domaine public. Le texte français ci-dessous est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de cette version anglaise libre de droits. Les traductions françaises commercialisées demeurant protégées par le droit d’auteur, aucune d’elles n’a été utilisée ici.
Ex Oblivione : le texte intégral
Quand les derniers jours furent sur moi, et que les vilaines futilités de l’existence commencèrent à me pousser vers la folie, à la manière de ces menues gouttes d’eau que les bourreaux laissent tomber sans cesse sur un même point du corps de leur victime, j’aimai le refuge irradié du sommeil. Dans mes rêves, je trouvai un peu de cette beauté que j’avais vainement cherchée dans la vie, et j’errai par de vieux jardins et des bois enchantés.
Une fois, comme le vent était doux et parfumé, j’entendis l’appel du sud, et je voguai sans fin, langoureusement, sous des étoiles inconnues.
Une fois, comme tombait une pluie légère, je glissai sur une barque au fil d’un courant sans soleil, sous la terre, jusqu’à parvenir à un autre monde de crépuscule pourpre, de tonnelles irisées et de roses immortelles.
Et une fois, je marchai par une vallée d’or qui menait à des bosquets ombreux et à des ruines, et s’achevait sur une puissante muraille verte de vignes antiques, percée d’une petite porte de bronze.
Bien des fois je parcourus cette vallée, et de plus en plus longtemps je m’attardais dans cette pénombre spectrale où les arbres géants se tordaient et se contorsionnaient grotesquement, où le sol gris s’étendait, humide, d’un tronc à l’autre, découvrant parfois les pierres moisies de temples ensevelis. Et toujours le terme de mes songes était la puissante muraille envahie de vignes, avec sa petite porte de bronze.
Au bout de quelque temps, comme les journées de veille devenaient de moins en moins supportables à force de grisaille et de monotonie, je me laissais souvent dériver dans une paix d’opium à travers la vallée et les bosquets ombreux, en me demandant comment je pourrais m’en saisir pour en faire ma demeure éternelle, afin de n’avoir plus à ramper vers un monde terne, dépouillé d’intérêt et de couleurs nouvelles. Et lorsque je considérais la petite porte dans la puissante muraille, je sentais qu’au-delà s’étendait un pays de rêve dont, une fois qu’on y serait entré, il n’y aurait point de retour.
Aussi, chaque nuit dans mon sommeil, m’efforçais-je de trouver le loquet caché de la porte, dans la vieille muraille couverte de lierre — bien qu’il fût extraordinairement bien dissimulé. Et je me disais que le royaume par-delà le mur n’était pas seulement plus durable, mais plus beau et plus radieux aussi.
Puis, une nuit, dans la cité de rêve de Zakarion, je trouvai un papyrus jauni empli des pensées des sages du rêve qui habitaient jadis cette cité, et qui étaient trop sages pour jamais naître dans le monde de la veille. Il y était écrit bien des choses touchant le monde du rêve, et parmi elles le savoir d’une vallée d’or, d’un bosquet sacré avec ses temples, et d’une haute muraille percée d’une petite porte de bronze. Quand je vis ce savoir, je sus qu’il touchait aux lieux que j’avais hantés, et je lus donc longuement dans le papyrus jauni.
Certains des sages du rêve écrivaient magnifiquement des merveilles qui se trouvaient au-delà de la porte infranchissable ; mais d’autres parlaient d’horreur et de déception. Je ne savais lesquels croire ; pourtant je désirais de plus en plus passer à jamais dans le pays inconnu : car le doute et le secret sont l’appât des appâts, et nulle horreur nouvelle ne saurait être plus terrible que la torture quotidienne du banal. Aussi, quand j’appris l’existence de la drogue qui ouvrirait la porte et m’y pousserait, je résolus de la prendre à mon prochain réveil.
La nuit dernière, j’avalai la drogue et flottai comme en songe jusqu’à la vallée d’or et aux bosquets ombreux ; et lorsque j’arrivai cette fois devant la muraille antique, je vis que la petite porte de bronze était entrebâillée. De l’autre côté venait une lueur qui éclairait étrangement les arbres géants et tordus et les sommets des temples ensevelis, et je dérivai vers elle en chantant, dans l’attente des splendeurs de ce pays d’où je ne reviendrais jamais.
Mais comme la porte s’ouvrait plus grand et que la sorcellerie de la drogue et du rêve m’y poussait, je sus que tous les spectacles et toutes les splendeurs avaient pris fin ; car dans ce royaume nouveau il n’y avait ni terre ni mer, mais seulement le vide blanc d’un espace inhabité et sans limites. Ainsi, plus heureux que je n’avais jamais osé l’espérer, je me dissous de nouveau dans cette infinité natale d’oubli de cristal d’où le démon Vie m’avait appelé pour une brève et désolée heure.
Texte original anglais de H. P. Lovecraft (The United Amateur, mars 1921), aujourd’hui dans le domaine public. Traduction française inédite réalisée par nos soins pour L’Antre de Cthulhu.
Ce qu’il faut retenir d’Ex Oblivione
Le néant comme délivrance. Toute l’œuvre de Lovecraft repose sur l’idée que l’univers est indifférent à l’homme. Ici, pour une fois, cette indifférence n’épouvante pas : elle console. Le narrateur ne découvre pas un dieu monstrueux derrière la porte, mais le vide — et il s’en réjouit.
Un texte écrit sous le deuil. Lovecraft compose ces lignes peu après la mort de sa mère, Sarah Susan Phillips, survenue en mai 1921 après deux ans d’internement. Sans être autobiographique, le texte porte la trace d’un homme pour qui la vie éveillée était devenue une « torture quotidienne du banal ».
La porte, un motif récurrent. Le seuil que l’on franchit sans retour traverse toute son œuvre : la porte d’argent de Randolph Carter, le puits de Dagon, l’escalier du sommeil profond. Ici, le motif est à l’état pur, dépouillé de toute intrigue.
Questions fréquentes sur Ex Oblivione
Que signifie le titre Ex Oblivione ?
C’est une locution latine qui signifie « venu de l’oubli » ou « hors de l’oubli ». Elle renvoie à la conclusion du texte, où le narrateur se dissout dans le néant d’où la vie l’avait tiré pour une courte durée.
Ex Oblivione est-elle dans le domaine public ?
Oui. Le texte anglais a été publié en 1921 et H. P. Lovecraft est mort en 1937 : son œuvre est dans le domaine public en France depuis 2008, soit soixante-dix ans après la mort de l’auteur. Les traductions françaises commercialisées restent protégées : la version proposée ici est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de la version anglaise libre de droits.
Pourquoi la nouvelle est-elle signée Ward Phillips ?
Ward Phillips était l’un des pseudonymes de Lovecraft dans la presse amateur, construit à partir de son propre nom, Howard Phillips Lovecraft. Il en utilisa plusieurs — Lewis Theobald Jr., Humphry Littlewit — notamment lorsqu’il publiait plusieurs textes dans un même numéro.
Ex Oblivione parle-t-elle du suicide ?
Le texte ne l’énonce jamais, mais sa lecture est fréquente : un narrateur au bout de ses forces prend une drogue pour ne plus revenir, et trouve dans l’anéantissement un bonheur qu’il n’espérait pas. Lovecraft lui-même avait envisagé le suicide dans sa jeunesse, en 1908, après l’échec de ses études.
Quelles nouvelles lire dans le même registre ?
Les autres textes oniriques courts — Mémoire, Ce qu’apporte la Lune, Azathoth — relèvent de la même veine. Pour une progression complète, consultez notre guide de l’ordre de lecture de Lovecraft.