Ex Oblivione : texte intégral, résumé et analyse
Lisez Ex Oblivione de Lovecraft en entier dans une traduction française inédite, puis le résumé, l'analyse et le contexte de la nouvelle.
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Quelques centaines de mots à peine, et l'une des pages les plus noires de Lovecraft, non par ses monstres mais par sa conclusion. Ex Oblivione est un poème en prose où le rêve, d'ordinaire refuge et émerveillement, ne mène qu'à une seule délivrance : l'oubli.
Ex Oblivione : le texte intégral
Traduction française inédite de Julien pour L'Antre de Cthulhu, d'après le texte original anglais, dans le domaine public. Le résumé et l'analyse suivent le texte.
Quand les derniers jours furent sur moi, et que les vilaines futilités de l’existence commencèrent à me pousser vers la folie, à la manière de ces menues gouttes d’eau que les bourreaux laissent tomber sans cesse sur un même point du corps de leur victime, j’aimai le refuge irradié du sommeil. Dans mes rêves, je trouvai un peu de cette beauté que j’avais vainement cherchée dans la vie, et j’errai par de vieux jardins et des bois enchantés.
Une fois, comme le vent était doux et parfumé, j’entendis l’appel du sud, et je voguai sans fin, langoureusement, sous des étoiles inconnues.
Une fois, comme tombait une pluie légère, je glissai sur une barque au fil d’un courant sans soleil, sous la terre, jusqu’à parvenir à un autre monde de crépuscule pourpre, de tonnelles irisées et de roses immortelles.
Et une fois, je marchai par une vallée d’or qui menait à des bosquets ombreux et à des ruines, et s’achevait sur une puissante muraille verte de vignes antiques, percée d’une petite porte de bronze.
Bien des fois je parcourus cette vallée, et de plus en plus longtemps je m’attardais dans cette pénombre spectrale où les arbres géants se tordaient et se contorsionnaient grotesquement, où le sol gris s’étendait, humide, d’un tronc à l’autre, découvrant parfois les pierres moisies de temples ensevelis. Et toujours le terme de mes songes était la puissante muraille envahie de vignes, avec sa petite porte de bronze.
Au bout de quelque temps, comme les journées de veille devenaient de moins en moins supportables à force de grisaille et de monotonie, je me laissais souvent dériver dans une paix d’opium à travers la vallée et les bosquets ombreux, en me demandant comment je pourrais m’en saisir pour en faire ma demeure éternelle, afin de n’avoir plus à ramper vers un monde terne, dépouillé d’intérêt et de couleurs nouvelles. Et lorsque je considérais la petite porte dans la puissante muraille, je sentais qu’au-delà s’étendait un pays de rêve dont, une fois qu’on y serait entré, il n’y aurait point de retour.
Aussi, chaque nuit dans mon sommeil, m’efforçais-je de trouver le loquet caché de la porte, dans la vieille muraille couverte de lierre — bien qu’il fût extraordinairement bien dissimulé. Et je me disais que le royaume par-delà le mur n’était pas seulement plus durable, mais plus beau et plus radieux aussi.
Puis, une nuit, dans la cité de rêve de Zakarion, je trouvai un papyrus jauni empli des pensées des sages du rêve qui habitaient jadis cette cité, et qui étaient trop sages pour jamais naître dans le monde de la veille. Il y était écrit bien des choses touchant le monde du rêve, et parmi elles le savoir d’une vallée d’or, d’un bosquet sacré avec ses temples, et d’une haute muraille percée d’une petite porte de bronze. Quand je vis ce savoir, je sus qu’il touchait aux lieux que j’avais hantés, et je lus donc longuement dans le papyrus jauni.
Certains des sages du rêve écrivaient magnifiquement des merveilles qui se trouvaient au-delà de la porte infranchissable ; mais d’autres parlaient d’horreur et de déception. Je ne savais lesquels croire ; pourtant je désirais de plus en plus passer à jamais dans le pays inconnu : car le doute et le secret sont l’appât des appâts, et nulle horreur nouvelle ne saurait être plus terrible que la torture quotidienne du banal. Aussi, quand j’appris l’existence de la drogue qui ouvrirait la porte et m’y pousserait, je résolus de la prendre à mon prochain réveil.
La nuit dernière, j’avalai la drogue et flottai comme en songe jusqu’à la vallée d’or et aux bosquets ombreux ; et lorsque j’arrivai cette fois devant la muraille antique, je vis que la petite porte de bronze était entrebâillée. De l’autre côté venait une lueur qui éclairait étrangement les arbres géants et tordus et les sommets des temples ensevelis, et je dérivai vers elle en chantant, dans l’attente des splendeurs de ce pays d’où je ne reviendrais jamais.
Mais comme la porte s’ouvrait plus grand et que la sorcellerie de la drogue et du rêve m’y poussait, je sus que tous les spectacles et toutes les splendeurs avaient pris fin ; car dans ce royaume nouveau il n’y avait ni terre ni mer, mais seulement le vide blanc d’un espace inhabité et sans limites. Ainsi, plus heureux que je n’avais jamais osé l’espérer, je me dissous de nouveau dans cette infinité natale d’oubli de cristal d’où le démon Vie m’avait appelé pour une brève et désolée heure.
Texte original anglais de H. P. Lovecraft (The United Amateur, mars 1921), aujourd’hui dans le domaine public. Traduction française inédite réalisée par Julien pour L’Antre de Cthulhu.
Résumé d'Ex Oblivione
Le narrateur, au soir de sa vie, fatigué de la laideur du monde éveillé, cherche la paix dans les rêves. Il y découvre une vallée et un haut mur de pierre percé d'une petite porte de bronze, qu'il ne parvient pas à franchir. Certains rêves lui promettent au-delà des merveilles, d'autres des horreurs.
Il apprend dans un vieux papyrus l'existence d'une drogue qui ouvrirait la porte. Il la prend, franchit enfin le seuil… et ne trouve derrière ni cité ni jardin, mais le vide infini et blanc, où il se dissout avec joie, libéré à jamais de l'existence.
Analyse et thèmes
Le néant comme libération
Là où les récits dunsaniens promettent des cités d'or au-delà du rêve, Lovecraft retourne la promesse : la seule béatitude possible est l'absence de conscience. Cette conclusion rejoint le pessimisme philosophique qu'il admirait chez Schopenhauer et qui imprègne ses lettres de l'époque. Le titre latin, « hors de l'oubli » ou « sorti de l'oubli », sonne comme une épitaphe.
Le rêve, porte et piège
Le mur et la porte de bronze sont des images récurrentes chez Lovecraft : un seuil entre deux mondes, source de désir et de peur. Ici, le franchissement n'apporte aucune révélation, sinon celle de l'absurdité de toute quête. C'est l'envers exact du voyage de Randolph Carter vers Kadath.
Une prose ciselée
Le texte est rythmé comme une litanie, avec des phrases longues et musicales qui imitent la dérive du rêveur. Pour qui lit l'anglais, la VO mérite le détour, tant le son y compte autant que le sens.
La place d'Ex Oblivione dans l'œuvre
On rattache Ex Oblivione au cycle du Rêve, aux côtés des Chats d'Ulthar et de Céléphaïs, dont il partage le thème du rêveur las du monde. Il appartient aussi à la petite famille des poèmes en prose de Lovecraft, avec Nyarlathotep ou Memory, textes brefs où l'atmosphère prime sur l'intrigue.
Contexte d'écriture et de publication
La date exacte de rédaction reste incertaine : on la situe généralement fin 1920 ou début 1921. Le texte paraît en mars 1921 dans The United Amateur, signé « Ward Phillips ». C'est l'un des rares textes que Lovecraft a publiés sous pseudonyme, peut-être parce qu'il éditait lui-même en partie la revue et ne voulait pas y multiplier sa signature.
Anecdotes
- Le pseudonyme « Ward Phillips » reprend un de ses prénoms (Howard Phillips) ; le nom Ward reviendra dans L'Affaire Charles Dexter Ward.
- Le texte date des mois où la santé de la mère de Lovecraft déclinait (elle meurt en mai 1921) : les biographes y lisent souvent le reflet d'une période très sombre.
- C'est l'un des textes les plus courts de l'œuvre : moins de quatre minutes de lecture.
Où lire cette nouvelle
Le premier volume de l'intégrale Mnemos, consacré aux Contrées du rêve, l'accueille avec les autres récits oniriques. Le texte original anglais est librement consultable.
Intégrale Lovecraft, tome 1 : Les Contrées du rêve (Mnémos)
4.8/5Kadath, Ulthar, Céléphaïs : tout le cycle onirique de Lovecraft dans la traduction unifiée de David Camus, avec notes et cartes.
Œuvres de H. P. Lovecraft, tome 1 (Bouquins, Robert Laffont)
4.5/5L'omnibus historique dirigé par Francis Lacassin : les récits du Mythe, des textes de continuateurs et des écrits de Lovecraft sur l'art d'écrire.
Si vous avez aimé Ex Oblivione
- Azathoth : un autre rêveur qui fuit un monde gris.
- Nyarlathotep : le poème en prose le plus apocalyptique de Lovecraft.
- Notre ordre de lecture : pour aborder les Contrées du rêve dans le bon ordre.
Questions fréquentes
Que signifie « Ex Oblivione » ?
C'est du latin : littéralement « hors de l'oubli » ou « depuis l'oubli ». Le titre, ironique, désigne à la fois la sortie de la vie et le néant retrouvé.
Pourquoi Lovecraft a-t-il signé Ward Phillips ?
On l'ignore avec certitude. L'hypothèse la plus courante est qu'il évitait de signer trop de textes de son nom dans une revue amateur dont il était proche.
Est-ce un texte d'horreur ?
Plutôt un texte de désespoir métaphysique. Il n'y a ni monstre ni menace, seulement une méditation sur le rêve et le néant.
Julien, Gardien de l'Antre
40 ans, lecteur de Lovecraft depuis mes 20 ans, rôliste depuis 10 ans. L'Appel de Cthulhu reste l'un de mes jeux de rôle préférés.
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