Les Chats d’Ulthar : la nouvelle de Lovecraft en texte intégral (1920)

  • Mise à jour
  • Publié dans Nouvelles
  • 13 minutes de lecture

Voici sans doute la nouvelle la plus aimée de tout le corpus lovecraftien — et l’une des rares où l’horreur se range du côté des victimes. Écrite en juin 1920 par un homme qui adorait les chats au point de leur consacrer des lettres entières, Les Chats d’Ulthar raconte comment une petite ville des Contrées du Rêve en vint à interdire, sous peine de loi, que quiconque tue un chat.

Contexte : Lovecraft, les chats et les Contrées du Rêve

Le texte paraît en novembre 1920 dans The Tryout, puis sera repris par Weird Tales en 1926. Il appartient au cycle des Contrées du Rêve, cet ensemble de récits oniriques influencés par Lord Dunsany, où Lovecraft abandonne la Nouvelle-Angleterre pour des géographies imaginaires : Ulthar, Hatheg, Nir, Sarnath.

Ulthar reviendra régulièrement dans son œuvre, notamment dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue, où le héros Randolph Carter traverse la ville et croise le petit Atal — devenu vieux prêtre. Quant à l’amour de Lovecraft pour les chats, il est documenté jusqu’à l’excès : son propre chat d’enfance et les colonies félines de Providence peuplent sa correspondance.

Le ton, ici, tranche avec le reste de son œuvre : pas de narrateur qui sombre dans la folie, pas d’entité cosmique indifférente. Une vengeance, simplement — et une loi qui en découle. C’est un conte, au sens plein du terme.

La fiche du texte

  • Titre original : The Cats of Ulthar
  • Écrit le : 15 juin 1920
  • Première publication : The Tryout, novembre 1920
  • Longueur : environ 1 400 mots
  • Cycle : Contrées du Rêve

À propos de ce texte : la nouvelle originale de H. P. Lovecraft, publiée en anglais en 1920, appartient au domaine public. Le texte français ci-dessous est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de cette version anglaise libre de droits. Les traductions françaises commercialisées demeurant protégées par le droit d’auteur, aucune d’elles n’a été utilisée ici.

Les Chats d’Ulthar : le texte intégral

On dit qu’à Ulthar, qui se trouve par-delà la rivière Skaï, nul homme ne peut tuer un chat ; et je le crois volontiers, tandis que je contemple celui qui ronronne, assis devant le feu. Car le chat est énigmatique, et proche de choses étranges que les hommes ne peuvent voir. Il est l’âme de l’antique Égypte, et le porteur des récits des cités oubliées de Méroé et d’Ophir. Il est le parent des seigneurs de la jungle, et l’héritier des secrets de l’Afrique chenue et sinistre. Le Sphinx est son cousin, et il parle sa langue ; mais il est plus ancien que le Sphinx, et se souvient de ce que celui-ci a oublié.

À Ulthar, avant même que les notables n’eussent interdit de tuer les chats, vivaient un vieux métayer et sa femme qui prenaient plaisir à piéger et à massacrer les chats de leurs voisins. Pourquoi ils agissaient ainsi, je l’ignore ; sinon que beaucoup détestent la voix du chat dans la nuit, et supportent mal que les chats aillent furtivement par les cours et les jardins au crépuscule. Mais quelle qu’en fût la raison, ce vieil homme et cette vieille femme trouvaient leur plaisir à piéger et à tuer tout chat qui s’approchait de leur masure ; et à en juger par certains bruits entendus après la tombée du jour, bien des villageois se figuraient que la manière de tuer était singulièrement particulière. Mais les villageois ne discutaient pas de ces choses-là avec le vieil homme et sa femme, à cause de l’expression habituelle de leurs deux visages flétris, et parce que leur chaumière était si petite et si obscurément dissimulée sous des chênes étalés, au fond d’une cour à l’abandon. À la vérité, si fort que les propriétaires de chats haïssent ces gens bizarres, ils les craignaient davantage ; et au lieu de les injurier comme des assassins brutaux, ils veillaient simplement à ce qu’aucun animal chéri, aucun bon chasseur de souris n’allât s’égarer du côté de la masure lointaine sous les arbres sombres. Quand, par quelque inévitable négligence, un chat venait à manquer, et que des bruits se faisaient entendre après la nuit tombée, celui qui l’avait perdu se lamentait sans pouvoir rien faire ; ou se consolait en remerciant le Destin que ce ne fût pas l’un de ses enfants qui eût ainsi disparu. Car les gens d’Ulthar étaient simples, et ne savaient pas d’où sont venus, à l’origine, tous les chats.

Un jour, une caravane d’étranges voyageurs venus du Sud entra dans les rues pavées et étroites d’Ulthar. C’étaient de sombres voyageurs, différents des autres gens errants qui traversaient le village deux fois l’an. Sur la place du marché, ils disaient la bonne aventure pour de l’argent, et achetaient aux marchands des perles de couleur vive. De quel pays venaient ces voyageurs, nul n’aurait su le dire ; mais on vit qu’ils s’adonnaient à d’étranges prières, et qu’ils avaient peint sur les flancs de leurs chariots d’étranges figures à corps d’homme et à tête de chat, de faucon, de bélier et de lion. Et le chef de la caravane portait une coiffure à deux cornes, avec un curieux disque entre les cornes.

Il y avait dans cette singulière caravane un petit garçon sans père ni mère, qui n’avait à chérir qu’un minuscule chaton noir. La peste ne s’était pas montrée clémente envers lui, mais lui avait pourtant laissé cette petite chose fourrée pour adoucir son chagrin ; et lorsqu’on est très jeune, on peut trouver un grand réconfort dans les gambades vives d’un chaton noir. Aussi le garçon que ces gens sombres appelaient Ménès souriait-il plus souvent qu’il ne pleurait, assis à jouer avec son gracieux chaton sur les marches d’un chariot bizarrement peint.

Le troisième matin du séjour des voyageurs à Ulthar, Ménès ne put retrouver son chaton ; et comme il sanglotait tout haut sur la place du marché, certains villageois lui parlèrent du vieil homme et de sa femme, et des bruits que l’on entendait la nuit. Et lorsqu’il eut entendu ces choses, ses sanglots firent place à la méditation, et enfin à la prière. Il tendit les bras vers le soleil et pria dans une langue qu’aucun villageois ne pouvait comprendre ; à vrai dire, les villageois ne firent pas grand effort pour comprendre, leur attention étant surtout retenue par le ciel et par les formes étranges que prenaient les nuages. Ce fut très singulier, mais à mesure que le petit garçon prononçait sa requête, il sembla se former là-haut les figures nébuleuses et ombreuses de choses exotiques : des créatures hybrides couronnées de disques flanqués de cornes. La Nature est pleine de telles illusions pour impressionner les imaginatifs.

Cette nuit-là, les voyageurs quittèrent Ulthar, et on ne les revit jamais. Et les habitants furent troublés en remarquant que, dans tout le village, il ne se trouvait plus un seul chat. De chaque âtre le chat familier s’était évanoui : chats grands et petits, noirs, gris, tigrés, jaunes et blancs. Le vieux Kranon, le bourgmestre, jura que les gens sombres avaient emmené les chats pour se venger du meurtre du chaton de Ménès ; et il maudit la caravane et le petit garçon. Mais Nith, le maigre notaire, déclara que le vieux métayer et sa femme étaient des personnes bien plus vraisemblablement suspectes ; car leur haine des chats était notoire, et de plus en plus effrontée. Nul n’osa pourtant se plaindre au sinistre couple ; pas même quand le petit Atal, le fils de l’aubergiste, affirma avoir vu au crépuscule tous les chats d’Ulthar dans cette cour maudite sous les arbres, marchant très lentement et très solennellement en cercle autour de la chaumière, deux par deux, comme s’ils accomplissaient quelque rite inouï des bêtes. Les villageois ne savaient trop quelle part de créance accorder à un si petit garçon ; et bien qu’ils redoutassent que l’infâme couple n’eût ensorcelé les chats jusqu’à la mort, ils préférèrent ne pas réprimander le vieux métayer avant de le rencontrer hors de sa cour sombre et repoussante.

Ainsi Ulthar s’endormit dans une colère impuissante ; et lorsque les gens s’éveillèrent à l’aube — voici ! chaque chat était de retour à son âtre accoutumé. Grands et petits, noirs, gris, tigrés, jaunes et blancs, aucun ne manquait. Les chats paraissaient fort lustrés et fort gras, et sonores d’un ronronnement satisfait. Les habitants s’entretinrent de l’affaire les uns avec les autres, et ne s’émerveillèrent pas médiocrement. Le vieux Kranon soutint de nouveau que c’étaient les gens sombres qui les avaient pris, puisque les chats ne revenaient pas vivants de la chaumière du vieil homme et de sa femme. Mais tous s’accordèrent sur un point : que le refus de tous les chats de manger leur part de viande ou de boire leur soucoupe de lait était extrêmement curieux. Et durant deux jours entiers, les chats lustrés et paresseux d’Ulthar ne voulurent toucher à aucune nourriture, se contentant de somnoler près du feu ou au soleil.

Il fallut bien une semaine avant que les villageois ne remarquassent qu’aucune lumière ne paraissait plus, au crépuscule, aux fenêtres de la chaumière sous les arbres. Alors le maigre Nith fit observer que personne n’avait revu le vieil homme ni sa femme depuis la nuit où les chats avaient disparu. Une semaine encore, et le bourgmestre décida de surmonter ses craintes et de se rendre, par devoir, à cette demeure étrangement silencieuse ; non sans prendre soin d’emmener avec lui Shang le forgeron et Thul le tailleur de pierre en qualité de témoins. Et lorsqu’ils eurent enfoncé la porte fragile, ils ne trouvèrent que ceci : deux squelettes humains proprement décharnés sur le sol de terre battue, et un certain nombre de coléoptères singuliers rampant dans les coins obscurs.

Il y eut par la suite force discussions parmi les notables d’Ulthar. Zath, le coroner, disputa longuement avec Nith, le maigre notaire ; et Kranon, Shang et Thul furent accablés de questions. Le petit Atal lui-même, le fils de l’aubergiste, fut interrogé de près et reçut une friandise en récompense. On parla du vieux métayer et de sa femme, de la caravane des sombres voyageurs, du petit Ménès et de son chaton noir, de la prière de Ménès et du ciel pendant cette prière, des agissements des chats la nuit du départ de la caravane, et de ce que l’on avait trouvé plus tard dans la chaumière sous les arbres sombres, au fond de la cour repoussante.

Et pour finir, les notables promulguèrent cette loi remarquable dont parlent les marchands de Hatheg et que discutent les voyageurs de Nir : à savoir qu’à Ulthar, nul homme ne peut tuer un chat.

Texte original anglais de H. P. Lovecraft (The Tryout, novembre 1920), aujourd’hui dans le domaine public. Traduction française inédite réalisée par nos soins pour L’Antre de Cthulhu.

Ce qu’il faut retenir des Chats d’Ulthar

Une horreur qui punit, pour une fois. Dans presque tout Lovecraft, le châtiment frappe l’innocent qui a eu le tort de regarder. Ici, il frappe les coupables — et le lecteur y trouve une satisfaction rare dans cette œuvre. C’est peut-être ce qui explique la popularité durable du texte.

Le chat comme créature du seuil. Le paragraphe d’ouverture ne parle pas d’Ulthar mais du chat lui-même : plus ancien que le Sphinx, dépositaire de ce que le Sphinx a oublié. Lovecraft l’installe d’emblée comme un être en contact avec des réalités que l’homme ne perçoit pas — une position habituellement réservée, dans son œuvre, aux entités du Mythe.

Un pont vers les Contrées du Rêve. Ulthar, Hatheg, Nir, la rivière Skaï : cette géographie onirique deviendra le décor de plusieurs récits majeurs. Le petit Atal, simple fils d’aubergiste ici, reparaîtra en vieillard dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue, l’un des sommets du cycle.

Questions fréquentes sur Les Chats d’Ulthar

De quoi parle la nouvelle Les Chats d’Ulthar ?

Un vieux couple d’Ulthar prend plaisir à tuer les chats du village. Lorsqu’une caravane de voyageurs venus du Sud s’y arrête, le petit Ménès, orphelin, perd son chaton noir : il adresse alors une prière dans une langue inconnue. Cette nuit-là, tous les chats du village disparaissent — et reviennent au matin, repus. On retrouvera dans la chaumière du couple deux squelettes proprement décharnés. De là vient la loi qui interdit, à Ulthar, de tuer un chat.

Les Chats d’Ulthar est-elle une nouvelle du domaine public ?

Oui. Le texte anglais a été publié en 1920 et H. P. Lovecraft est mort en 1937 : son œuvre est dans le domaine public en France depuis 2008, soit soixante-dix ans après la mort de l’auteur. Les traductions françaises commercialisées restent en revanche protégées : la version proposée ici est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de la version anglaise libre de droits.

Où se situe Ulthar ?

Ulthar est une ville imaginaire des Contrées du Rêve, située par-delà la rivière Skaï, non loin de Hatheg et de Nir. Elle reparaît dans plusieurs récits de Lovecraft, en particulier La Quête onirique de Kadath l’inconnue.

Pourquoi Lovecraft aimait-il autant les chats ?

Lovecraft était un félinophile déclaré, qui consacrait à ses chats des passages entiers de sa correspondance et un essai, Cats and Dogs. Il voyait dans le chat une créature aristocratique, indépendante et indifférente aux hommes — des qualités qui rejoignent sa vision d’un univers dépourvu de bienveillance à notre égard.

Quelles autres nouvelles lire dans le même cycle ?

Le cycle des Contrées du Rêve comprend notamment Celephaïs, La Malédiction de Sarnath, Les Autres Dieux et La Quête onirique de Kadath l’inconnue. Pour une progression complète dans l’œuvre, consultez notre guide de l’ordre de lecture de Lovecraft.

Laisser un commentaire