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Le Terrible Vieillard : texte intégral, résumé et analyse

Lisez Le Terrible Vieillard de Lovecraft en entier dans une traduction française inédite, puis le résumé, l'analyse et le contexte de la nouvelle.

1920AnnéeThe Terrible Old ManTitre originalThe Tryout, 1921Première publicationKingsportCadre≈ 1 200 motsLongueur5 minTemps de lectureInédite, par JulienTraduction
Commencer la lecturePar Julien · publié le 23 décembre 2024 · mis à jour le 24 septembre 2026 · 10 min de lecture

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Court, sec et malicieux, Le Terrible Vieillard est une petite mécanique d'horreur où tout repose sur ce qui n'est pas raconté. Écrite en 1920, cette nouvelle inaugure surtout Kingsport, l'un des ports brumeux de la Nouvelle-Angleterre imaginaire de Lovecraft.

Le Terrible Vieillard : le texte intégral

Traduction française inédite de Julien pour L'Antre de Cthulhu, d'après le texte original anglais, dans le domaine public. Le résumé et l'analyse suivent le texte.

C’était le dessein d’Angelo Ricci, de Joe Czanek et de Manuel Silva de rendre visite au Terrible Vieillard. Ce vieil homme habite tout seul une très ancienne maison de Water Street, près de la mer, et passe pour être à la fois extrêmement riche et extrêmement débile ; ce qui compose une situation fort attrayante pour des hommes de la profession de MM. Ricci, Czanek et Silva — car cette profession n’était rien de moins relevé que le vol.

Les habitants de Kingsport disent et pensent bien des choses au sujet du Terrible Vieillard, qui le mettent généralement à l’abri des attentions de messieurs comme M. Ricci et ses collègues, malgré le fait à peu près certain qu’il cache une fortune d’une ampleur indéterminée quelque part dans sa demeure vénérable et moisie. C’est en vérité un personnage fort étrange, dont on croit qu’il commanda en son temps des clippers des Indes orientales ; si vieux que nul ne peut se rappeler l’avoir vu jeune, et si taciturne que peu de gens connaissent son véritable nom. Parmi les arbres noueux de la cour, devant sa maison vieillie et négligée, il entretient une étrange collection de grosses pierres, bizarrement groupées et peintes de telle sorte qu’elles ressemblent aux idoles de quelque obscur temple oriental. Cette collection fait fuir la plupart des petits garçons qui aiment railler le Terrible Vieillard sur ses longs cheveux et sa longue barbe blanche, ou briser d’un projectile méchant les carreaux à petits bois de sa demeure ; mais il est d’autres choses qui effraient les gens plus âgés et plus curieux, ceux qui se glissent parfois jusqu’à la maison pour épier à travers les vitres poussiéreuses. Ces gens-là racontent que, sur une table, dans une pièce nue du rez-de-chaussée, se trouvent quantité de bouteilles singulières, dans chacune desquelles un petit morceau de plomb est suspendu à une ficelle, à la manière d’un pendule. Et ils racontent que le Terrible Vieillard parle à ces bouteilles, s’adressant à elles par des noms tels que Jack, Balafré, Long Tom, Joe l’Espagnol, Peters et le Second Ellis ; et que, chaque fois qu’il parle à une bouteille, le petit pendule de plomb qu’elle contient exécute certaines vibrations bien nettes, comme s’il répondait. Ceux qui ont observé le Terrible Vieillard, grand et maigre, au cours de ces conversations singulières, ne l’observent pas une seconde fois.

Mais Angelo Ricci, Joe Czanek et Manuel Silva n’étaient pas du sang de Kingsport : ils appartenaient à cette souche étrangère, nouvelle et hétérogène, qui demeure hors du cercle enchanté de la vie et des traditions de la Nouvelle-Angleterre ; et ils ne voyaient dans le Terrible Vieillard qu’un barbon chancelant, presque impotent, incapable de marcher sans l’aide de sa canne noueuse, et dont les mains maigres et faibles tremblaient pitoyablement. À leur manière, ils avaient même quelque pitié pour ce vieil homme solitaire et mal aimé, que tout le monde fuyait et après qui tous les chiens aboyaient singulièrement. Mais les affaires sont les affaires, et pour un voleur dont l’âme est tout entière dans son métier, il y a un attrait et un défi dans la personne d’un très vieil homme très faible, qui n’a pas de compte en banque et qui règle ses maigres nécessités, à la boutique du village, en or et en argent espagnols frappés deux siècles auparavant.

MM. Ricci, Czanek et Silva choisirent la nuit du onze avril pour leur visite. M. Ricci et M. Silva devaient s’entretenir avec le pauvre vieux monsieur, tandis que M. Czanek les attendrait, eux et leur fardeau vraisemblablement métallique, dans une automobile fermée, à Ship Street, près de la grille percée dans le haut mur du fond de la propriété de leur hôte. Le désir d’éviter des explications superflues, en cas d’intrusion policière inopinée, avait inspiré ce plan d’un départ discret et sans éclat.

Comme convenu, les trois aventuriers partirent séparément, afin de prévenir toute suspicion malveillante par la suite. MM. Ricci et Silva se rejoignirent dans Water Street, devant la grille du vieil homme ; et bien qu’ils n’aimassent pas la façon dont la lune éclairait les pierres peintes à travers les branches bourgeonnantes des arbres noueux, ils avaient des choses plus importantes en tête que de vaines superstitions. Ils craignaient qu’il ne fût désagréable de rendre le Terrible Vieillard loquace au sujet de son or et de son argent thésaurisés, car les vieux capitaines au long cours sont notoirement entêtés et rétifs. Après tout, il était très vieux et très faible, et ils étaient deux visiteurs. MM. Ricci et Silva étaient rompus à l’art de rendre volubiles les personnes récalcitrantes, et les cris d’un homme faible et exceptionnellement vénérable s’étouffent aisément. Ils s’avancèrent donc jusqu’à l’unique fenêtre éclairée et entendirent le Terrible Vieillard parler puérilement à ses bouteilles à pendules. Puis ils mirent leurs masques et frappèrent poliment à la porte de chêne rongée par les intempéries.

L’attente parut fort longue à M. Czanek, qui s’agitait nerveusement dans l’automobile fermée, près de la grille arrière du Terrible Vieillard, dans Ship Street. Il avait le cœur plus tendre que la moyenne, et il n’avait pas aimé les hurlements affreux qu’il avait entendus dans la vieille maison, juste après l’heure fixée pour l’affaire. N’avait-il pas recommandé à ses collègues d’être aussi doux que possible avec le pathétique vieux capitaine ? Très nerveusement, il surveillait cette étroite porte de chêne percée dans le haut mur de pierre couvert de lierre. Il consultait fréquemment sa montre et s’étonnait du retard. Le vieil homme était-il mort avant d’avoir révélé la cachette de son trésor, rendant nécessaire une fouille méthodique ? M. Czanek n’aimait pas attendre si longtemps dans le noir, en un pareil endroit. Puis il perçut un pas léger, ou un tapotement, sur l’allée derrière la grille ; il entendit qu’on tâtonnait doucement au loquet rouillé, et vit la porte étroite et lourde s’ouvrir vers l’intérieur. Et, dans la lueur blafarde de l’unique réverbère, il écarquilla les yeux pour voir ce que ses collègues avaient rapporté de cette maison sinistre qui se dressait si près derrière. Mais quand il regarda, il ne vit pas ce qu’il attendait ; car ses collègues n’étaient pas là du tout, et il n’y avait que le Terrible Vieillard, appuyé tranquillement sur sa canne noueuse et souriant hideusement. M. Czanek n’avait jamais remarqué jusqu’alors la couleur des yeux de cet homme ; il vit à présent qu’ils étaient jaunes.

Les petites choses font grande sensation dans les petites villes, et c’est pourquoi les gens de Kingsport parlèrent tout ce printemps et tout cet été des trois corps impossibles à identifier, horriblement tailladés comme par de nombreux coutelas, et horriblement broyés comme sous le pas de nombreux talons de bottes cruels, que la marée avait rejetés sur le rivage. Et certains allèrent jusqu’à mentionner des détails aussi insignifiants que l’automobile abandonnée trouvée dans Ship Street, ou certains cris particulièrement inhumains — sans doute ceux d’un animal errant ou d’un oiseau migrateur — entendus dans la nuit par des citoyens éveillés. Mais à ces oiseux commérages de village, le Terrible Vieillard ne porta pas le moindre intérêt. Il était réservé par nature, et quand on est vieux et faible, la réserve est deux fois plus forte. D’ailleurs, un capitaine au long cours aussi ancien a dû être témoin de quantité de choses bien plus émouvantes, aux jours lointains de sa jeunesse oubliée.

Texte original anglais de H. P. Lovecraft (The Tryout, juillet 1921), aujourd’hui dans le domaine public. Traduction française inédite réalisée par Julien pour L’Antre de Cthulhu.

Résumé du Terrible Vieillard

Attention, spoilers. Le résumé ci-dessous dévoile la fin de la nouvelle.

À Kingsport, dans une vieille maison de Water Street, vit un homme si âgé que personne ne se souvient de sa jeunesse. On le dit ancien capitaine de clipper aux Indes orientales, riche d'un trésor de pièces espagnoles. Les habitants l'évitent : on l'a entendu parler à une rangée de bouteilles dans lesquelles pendent de petits plombs, qu'il appelle par des noms étranges.

Trois malfrats, Angelo Ricci, Joe Czanek et Manuel Silva, décident de le dévaliser. Tandis que Czanek attend dans la voiture, ses deux complices entrent dans la maison. Des cris retentissent. Czanek s'approche de la porte… Le lendemain, la marée rejette trois corps méconnaissables, lacérés comme par des coutelas et piétinés comme par des bottes. Le vieillard, lui, poursuit tranquillement sa vie, indifférent aux commérages.

Analyse et thèmes

L'art de l'ellipse

Lovecraft ne montre rien de l'intérieur de la maison. Il saute de l'attente de Czanek au matin suivant, et laisse le lecteur relier les indices : les bouteilles, les noms de marins disparus, les blessures de sabre. C'est l'une de ses nouvelles les plus économes, construite comme une histoire de fantômes à chute.

Un humour noir inattendu

Le ton est ironique, presque goguenard. Le narrateur feint la neutralité et conclut sur la sérénité du vieil homme, qui se moque bien de ce que pensent les villageois. Cette distance amusée tranche avec le lyrisme angoissé de Dagon.

Une lecture plus inconfortable

Il faut aussi relever que les trois voleurs sont présentés par leurs origines immigrées, opposées à la vieille Nouvelle-Angleterre du capitaine. Cette nouvelle porte la trace du nativisme et des préjugés de Lovecraft, qu'on retrouvera plus crûment ailleurs dans son œuvre ; les lire en connaissance de cause fait partie d'une lecture adulte de l'auteur.

La place du Terrible Vieillard dans l'œuvre

C'est la première apparition de Kingsport, que Lovecraft identifiera plus tard à la ville réelle de Marblehead, dans le Massachusetts, découverte fin 1922. Le port reviendra dans La Fête (1923) et dans L'Étrange Maison haute dans la brume (1926), où le Terrible Vieillard est d'ailleurs brièvement mentionné. Avec Arkham et Innsmouth, Kingsport forme la géographie fictive qu'on appelle aujourd'hui le « Lovecraft Country ».

Contexte d'écriture et de publication

Lovecraft écrit la nouvelle au début de l'année 1920, dans une période très productive de textes courts. Elle paraît en juillet 1921 dans The Tryout, revue amateur de son ami Charles W. Smith, puis en 1926 dans Weird Tales, qui lui offre un public beaucoup plus large.

Anecdotes

  • Les bouteilles à pendule qui semblent répondre au vieillard sont l'une des images les plus commentées de la nouvelle : chacune paraît retenir l'âme d'un ancien membre d'équipage.
  • Le récit tient en une poignée de pages, ce qui en fait une porte d'entrée idéale pour les lecteurs pressés.
  • Le personnage du vieux capitaine détenteur de secrets inspirera de nombreux scénarios du jeu de rôle L'Appel de Cthulhu.

Où lire cette nouvelle

On la trouve dans la plupart des recueils de nouvelles de Lovecraft en français, en particulier les intégrales. Le texte original en anglais est également disponible en ligne.

Meilleur rapport pages/prix

Œuvres de H. P. Lovecraft, tome 1 (Bouquins, Robert Laffont)

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Questions fréquentes

Qui a tué les cambrioleurs ?

Lovecraft ne le dit jamais. Les indices suggèrent que les esprits de l'ancien équipage du capitaine, retenus dans les bouteilles, ont défendu leur maître.

Kingsport existe-t-elle ?

Non, c'est une ville fictive. Imaginée avant que Lovecraft ne la visite, elle prendra ensuite les traits de Marblehead, port du Massachusetts qu'il découvrit avec émerveillement fin 1922.

Est-ce une nouvelle du mythe de Cthulhu ?

Non, aucune divinité du mythe n'y apparaît. Elle appartient à la veine des récits de Nouvelle-Angleterre.

Julien, Gardien de l'Antre

40 ans, lecteur de Lovecraft depuis mes 20 ans, rôliste depuis 10 ans. L'Appel de Cthulhu reste l'un de mes jeux de rôle préférés.

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