Nyarlathotep, le Chaos rampant : qui est le dieu aux mille masques ?
Nyarlathotep, messager des Autres Dieux et seul dieu du Mythe qui marche parmi les hommes : origines, apparitions chez Lovecraft, culte, JDR et pop culture.
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Dans un panthéon peuplé de dieux qui dorment, bouillonnent ou attendent sans rien vouloir, Nyarlathotep fait figure d'anomalie. Lui seul marche parmi les hommes, leur parle, les manipule, et semble prendre un plaisir très humain à les voir se perdre. Nyarlathotep est le messager et l'« âme » des Dieux extérieurs, une entité protéiforme qui prend visage humain pour semer la folie. Pharaon venu d'Égypte, Homme noir des sabbats, créature ailée tapie dans un clocher : ses masques sont innombrables, et c'est précisément ce qui en a fait la vedette du Mythe, des nouvelles de Lovecraft jusqu'aux tables de jeu de rôle.

Apparence et nature : un dieu sans visage propre
Demander à quoi ressemble Nyarlathotep, c'est déjà tomber dans son piège. Lovecraft ne lui a jamais donné de forme unique. Il l'appelle tour à tour the crawling chaos (le Chaos rampant), the Mighty Messenger ou encore the faceless god. Lorsqu'il se montre, c'est presque toujours sous une apparence empruntée, soigneusement choisie pour son public.
- L'homme venu d'Égypte : grand, mince, au teint sombre, avec l'allure d'un pharaon. C'est sa première incarnation, celle du bonimenteur qui parcourt le monde avec ses démonstrations d'électricité et de « science ».
- Le pharaon des Contrées du rêve : un jeune homme au port royal, couronné d'un pschent doré, qui accueille le rêveur Randolph Carter avec une politesse glaçante.
- L'Homme noir : la silhouette qui préside aux sabbats de sorcières, celle devant laquelle on signe le livre.
- Le Hanteur des ténèbres : une chose ailée, informe, qui ne supporte pas la lumière et se terre dans l'obscurité d'une église abandonnée.
Derrière ces masques, que reste-t-il ? Lovecraft laisse entendre que Nyarlathotep est la volonté agissante des Dieux extérieurs, en particulier d'Azathoth, le chaos aveugle et idiot qui trône au centre de l'univers. Là où Azathoth est une force brute sans conscience, Nyarlathotep en est l'intelligence, la voix et les mains. C'est un dieu qui veut quelque chose, ce qui le rend infiniment plus inquiétant que ses pairs.
Première apparition et textes clés
Nyarlathotep naît en 1920 dans un court poème en prose qui porte son nom. Lovecraft racontait l'avoir rêvé presque tel quel, jusqu'à la première phrase. Le texte, publié la même année dans une revue amateur, décrit l'arrivée d'un mystérieux prophète dont les conférences plongent l'humanité dans une apocalypse hallucinée. La phrase d'ouverture de l'apparition est restée célèbre : « And it was then that Nyarlathotep came out of Egypt. » Je vous renvoie à notre page consacrée à la nouvelle Nyarlathotep pour le texte intégral et son analyse.
Ce qui frappe ensuite, c'est la fidélité de Lovecraft à ce personnage : il le fera revenir, sous des formes toujours différentes, dans une bonne partie de son œuvre.
- The Rats in the Walls (1923) : dans les cavernes sous le prieuré d'Exham, le narrateur entend hurler le « dieu sans visage » au son de deux joueurs de flûte idiots.
- The Dream-Quest of Unknown Kadath (écrit en 1926-1927, publié après la mort de l'auteur) : c'est le grand rôle de Nyarlathotep. Il y apparaît en pharaon, se présente comme le messager des Autres Dieux et joue avec Randolph Carter comme un chat avec une souris.
- Fungi from Yuggoth (1929-1930) : un des sonnets du cycle, intitulé Nyarlathotep, reprend en vers le récit de 1920.
- The Whisperer in Darkness (1930) : les Mi-Go, champignons venus de Yuggoth, invoquent le « Messager puissant » dans un rituel enregistré sur phonographe. Le dénouement de la nouvelle a d'ailleurs conduit bien des lecteurs à soupçonner que Nyarlathotep lui-même se cache derrière un de ses personnages.
- The Dreams in the Witch House (1932) : il est l'Homme noir du culte des sorcières, celui qui mène la sorcière Keziah Mason vers le trône d'Azathoth.
- The Haunter of the Dark (1935) : l'entité réveillée par le Trapézoèdre étincelant, dans le clocher d'une église de Providence, est explicitement liée à Nyarlathotep.
Pour lire ces textes dans une traduction moderne et unifiée, les volumes de l'intégrale Mnémos sont aujourd'hui ma recommandation : le tome consacré aux Contrées du rêve contient Kadath, celui du cycle de Providence réunit la plupart des récits de Nouvelle-Angleterre où il rôde.
Intégrale Lovecraft, tome 1 : Les Contrées du rêve (Mnémos)
4.8/5Kadath, Ulthar, Céléphaïs : tout le cycle onirique de Lovecraft dans la traduction unifiée de David Camus, avec notes et cartes.
- Traduction moderne, fidèle et homogène
- Appareil critique riche (notes, cartes, textes annexes)
- Bel objet relié qui vieillit bien en bibliothèque
- Plus cher qu'un poche
- Volume lourd pour lire dans les transports
Culte et adorateurs
Contrairement à Cthulhu, Nyarlathotep n'a pas un culte unique et mondial chez Lovecraft : il a des fidèles partout, sous des noms différents. On le voit honoré par les sorcières de Nouvelle-Angleterre, par les Mi-Go qui l'invoquent depuis leurs avant-postes du Vermont, et par l'Église de la Sagesse étoilée (Starry Wisdom) de The Haunter of the Dark, une secte installée à Providence au XIXe siècle qui se sert du Trapézoèdre pour l'appeler. Dans les Contrées du rêve, ce sont des êtres non humains, comme les bêtes lunaires et leurs esclaves, les hommes de Leng, qui servent ses desseins.
Son rapport à ses adorateurs est d'ailleurs très particulier. Là où les autres dieux sont vénérés sans rien rendre, Nyarlathotep passe des marchés, promet des connaissances et du pouvoir, et tient souvent parole… d'une manière qui ne profite jamais au signataire. C'est un tentateur, au sens presque faustien du terme.
Ce qui vient de Lovecraft, ce qui a été ajouté
Nyarlathotep est l'une des entités dont le noyau lovecraftien est le plus riche : l'origine égyptienne, le rôle de messager, les masques multiples, le lien avec Azathoth et les sorcières sont bien de lui. Mais trois couches se sont ajoutées par la suite.
- Robert Bloch, jeune correspondant de Lovecraft, a développé dès les années 1930 la facette égyptienne dans des récits comme The Faceless God, installant l'image du « Pharaon noir » qui a tant marqué les continuateurs.
- August Derleth, dans sa classification des entités par éléments, a rattaché Nyarlathotep à la terre et en a fait un adversaire des « Dieux très anciens » bienveillants. Une grille morale assez éloignée de Lovecraft, pour qui ce dieu n'obéit à aucun camp. J'en parle plus longuement dans notre dossier sur les Grands Anciens et les Dieux extérieurs.
- Chaosium, l'éditeur du jeu de rôle, a formalisé l'idée des « mille formes » en dressant une véritable liste d'avatars nommés (le Pharaon noir, l'Homme noir, le Hanteur des ténèbres, la Femme boursouflée, et bien d'autres), dont une partie est purement inventée pour le jeu.
Nyarlathotep dans le JDR L'Appel de Cthulhu
S'il fallait désigner le « grand méchant » officieux de L'Appel de Cthulhu, ce serait lui. Et pour une raison simple : c'est l'antagoniste idéal d'un jeu d'enquête. Un dieu qui dort au fond de l'océan ne fournit pas beaucoup de scènes ; un dieu qui se déguise en professeur, en millionnaire ou en prêtre, qui finance des expéditions et tire les ficelles de plusieurs sectes à la fois, offre au Gardien une matière inépuisable.
Le monument, c'est évidemment Les Masques de Nyarlathotep, campagne parue en 1984 aux États-Unis et rééditée plusieurs fois en français. Les investigateurs y suivent la piste d'une expédition disparue, de New York à Londres, au Caire, au Kenya et à Shanghai, et découvrent peu à peu qu'une conspiration mondiale ourdie par les différents cultes du dieu se prépare. C'est long (plusieurs mois de parties), exigeant, souvent mortel, et c'est probablement la campagne la plus célèbre de l'histoire du jeu de rôle d'horreur. Après dix ans de parties, je la considère toujours comme l'expérience à vivre au moins une fois, côté joueur ou côté Gardien.
Les Masques de Nyarlathotep (campagne pour L'Appel de Cthulhu)
4.9/5Un tour du monde en enfer : New York, Londres, Le Caire, Kenya, Shanghai… La campagne qui a forgé la légende du jeu.
- Des mois de jeu, une intrigue mondiale mémorable
- Aides de jeu et handouts somptueux
- Souvent citée comme la meilleure campagne de JDR
- Exigeante à préparer pour le Gardien
- Mortelle : prévoyez des investigateurs de rechange
- Prix élevé et tirages parfois épuisés
Les caractéristiques de ses principaux avatars figurent dans le livre de règles du Gardien et, de façon beaucoup plus détaillée, dans le Malleus Monstrorum, le bestiaire officiel du jeu. Un conseil de Gardien : ne montrez jamais Nyarlathotep sous sa vraie forme. Sa force, en partie, c'est le doute. Les joueurs doivent se demander, pendant des séances entières, si ce charmant mécène n'est pas autre chose.
Nyarlathotep dans la pop culture
Son goût du déguisement a rendu Nyarlathotep étonnamment exportable. Dans les jeux de société, il est l'un des Grands Anciens de l'Horreur à Arkham classique et le cœur de l'extension Masks of Nyarlathotep d'Eldritch Horror. Dans le jeu vidéo, la série japonaise Persona en a fait un antagoniste majeur, manipulateur de l'inconscient collectif, ce qui est une lecture assez juste du personnage. Le Japon lui a même consacré une comédie improbable, Nyaruko: Crawling with Love, où le Chaos rampant devient une lycéenne aux cheveux argentés. On est loin de Providence, mais l'idée d'un dieu qui adopte n'importe quel masque est, au fond, respectée.
Plus largement, la figure du prophète charismatique qui annonce la fin des temps en se présentant comme un savant, celle que Lovecraft invente en 1920, a essaimé dans d'innombrables récits d'horreur. C'est peut-être là son héritage le plus durable : avoir donné un visage humain, et souriant, à l'apocalypse.
FAQ
Nyarlathotep est-il un Grand Ancien ou un Dieu extérieur ?
Dans la classification moderne, issue du jeu de rôle, c'est un Dieu extérieur, au même titre qu'Azathoth ou Yog-Sothoth. Lovecraft, lui, en fait le messager des « Autres Dieux » et n'emploie pas cette catégorie.
Comment prononcer Nyarlathotep ?
Il n'existe pas de prononciation officielle. En français, on dit généralement « nyar-la-to-tèp ». La terminaison en « -hotep » évoque volontairement les noms égyptiens comme Imhotep ou Amenhotep.
Dans quelle nouvelle lire Nyarlathotep en premier ?
Le poème en prose Nyarlathotep (1920), très court, puis La Quête onirique de Kadath l'inconnue, où il tient son plus grand rôle. Notre ordre de lecture vous aide à les situer.
Nyarlathotep est-il plus puissant que Cthulhu ?
Dans la hiérarchie généralement admise, oui : Cthulhu n'est « que » le grand prêtre des Grands Anciens, alors que Nyarlathotep agit au nom des puissances cosmiques supérieures. Mais Lovecraft n'a jamais établi de classement officiel. Voir aussi qui est Cthulhu ?
Julien, Gardien de l'Antre
40 ans, lecteur de Lovecraft depuis mes 20 ans, rôliste depuis 10 ans. L'Appel de Cthulhu reste l'un de mes jeux de rôle préférés.
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