Le Terrible Vieillard : la nouvelle de Lovecraft en texte intégral (1920)

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Trois cambrioleurs repèrent une proie idéale : un très vieux capitaine au long cours, seul dans sa maison de Kingsport, qui règle ses achats en or espagnol frappé deux siècles plus tôt. Ce qu’ils ignorent, c’est ce qu’il garde dans ses bouteilles — et à qui il parle, le soir, dans la pièce nue du rez-de-chaussée.

Contexte : la naissance de Kingsport

Écrite le 28 janvier 1920, cette nouvelle très brève marque la première apparition de Kingsport, ville portuaire imaginaire de Nouvelle-Angleterre que Lovecraft placera ensuite au cœur de plusieurs récits, dont La Fête et L’Étrange Maison haute dans la brume. Avec Arkham, Innsmouth et Dunwich, Kingsport constitue l’une des quatre cités fondatrices de sa géographie fictive.

Le récit fonctionne comme un conte cruel : aucune entité cosmique, aucun grimoire, aucune révélation sur l’univers. Simplement un vieillard que tout le monde croit sans défense, et une chute qui n’explique rien. Lovecraft y montre déjà sa maîtrise de l’ellipse — l’horreur se joue hors champ, et le lecteur ne saura jamais ce qu’il y avait dans ces bouteilles.

Une réserve nécessaire. Le texte porte la marque du racisme de son auteur : les trois cambrioleurs sont désignés par leurs origines italienne, polonaise et portugaise, et opposés en tant qu’« étrangers » au « sang de Kingsport ». Cette xénophobie, constante et documentée chez Lovecraft, fait partie de l’œuvre ; nous la traduisons fidèlement plutôt que de la gommer, mais elle mérite d’être nommée pour ce qu’elle est.

La fiche du texte

  • Titre original : The Terrible Old Man
  • Écrit le : 28 janvier 1920
  • Première publication : The Tryout, juillet 1921
  • Longueur : environ 1 200 mots
  • Cycle : Nouvelle-Angleterre lovecraftienne (première apparition de Kingsport)

À propos de ce texte : la nouvelle originale de H. P. Lovecraft, publiée en anglais en 1921, appartient au domaine public. Le texte français ci-dessous est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de cette version anglaise libre de droits. Les traductions françaises commercialisées demeurant protégées par le droit d’auteur, aucune d’elles n’a été utilisée ici.

Le Terrible Vieillard : le texte intégral

C’était le dessein d’Angelo Ricci, de Joe Czanek et de Manuel Silva de rendre visite au Terrible Vieillard. Ce vieil homme habite tout seul une très ancienne maison de Water Street, près de la mer, et passe pour être à la fois extrêmement riche et extrêmement débile ; ce qui compose une situation fort attrayante pour des hommes de la profession de MM. Ricci, Czanek et Silva — car cette profession n’était rien de moins relevé que le vol.

Les habitants de Kingsport disent et pensent bien des choses au sujet du Terrible Vieillard, qui le mettent généralement à l’abri des attentions de messieurs comme M. Ricci et ses collègues, malgré le fait à peu près certain qu’il cache une fortune d’une ampleur indéterminée quelque part dans sa demeure vénérable et moisie. C’est en vérité un personnage fort étrange, dont on croit qu’il commanda en son temps des clippers des Indes orientales ; si vieux que nul ne peut se rappeler l’avoir vu jeune, et si taciturne que peu de gens connaissent son véritable nom. Parmi les arbres noueux de la cour, devant sa maison vieillie et négligée, il entretient une étrange collection de grosses pierres, bizarrement groupées et peintes de telle sorte qu’elles ressemblent aux idoles de quelque obscur temple oriental. Cette collection fait fuir la plupart des petits garçons qui aiment railler le Terrible Vieillard sur ses longs cheveux et sa longue barbe blanche, ou briser d’un projectile méchant les carreaux à petits bois de sa demeure ; mais il est d’autres choses qui effraient les gens plus âgés et plus curieux, ceux qui se glissent parfois jusqu’à la maison pour épier à travers les vitres poussiéreuses. Ces gens-là racontent que, sur une table, dans une pièce nue du rez-de-chaussée, se trouvent quantité de bouteilles singulières, dans chacune desquelles un petit morceau de plomb est suspendu à une ficelle, à la manière d’un pendule. Et ils racontent que le Terrible Vieillard parle à ces bouteilles, s’adressant à elles par des noms tels que Jack, Balafré, Long Tom, Joe l’Espagnol, Peters et le Second Ellis ; et que, chaque fois qu’il parle à une bouteille, le petit pendule de plomb qu’elle contient exécute certaines vibrations bien nettes, comme s’il répondait. Ceux qui ont observé le Terrible Vieillard, grand et maigre, au cours de ces conversations singulières, ne l’observent pas une seconde fois.

Mais Angelo Ricci, Joe Czanek et Manuel Silva n’étaient pas du sang de Kingsport : ils appartenaient à cette souche étrangère, nouvelle et hétérogène, qui demeure hors du cercle enchanté de la vie et des traditions de la Nouvelle-Angleterre ; et ils ne voyaient dans le Terrible Vieillard qu’un barbon chancelant, presque impotent, incapable de marcher sans l’aide de sa canne noueuse, et dont les mains maigres et faibles tremblaient pitoyablement. À leur manière, ils avaient même quelque pitié pour ce vieil homme solitaire et mal aimé, que tout le monde fuyait et après qui tous les chiens aboyaient singulièrement. Mais les affaires sont les affaires, et pour un voleur dont l’âme est tout entière dans son métier, il y a un attrait et un défi dans la personne d’un très vieil homme très faible, qui n’a pas de compte en banque et qui règle ses maigres nécessités, à la boutique du village, en or et en argent espagnols frappés deux siècles auparavant.

MM. Ricci, Czanek et Silva choisirent la nuit du onze avril pour leur visite. M. Ricci et M. Silva devaient s’entretenir avec le pauvre vieux monsieur, tandis que M. Czanek les attendrait, eux et leur fardeau vraisemblablement métallique, dans une automobile fermée, à Ship Street, près de la grille percée dans le haut mur du fond de la propriété de leur hôte. Le désir d’éviter des explications superflues, en cas d’intrusion policière inopinée, avait inspiré ce plan d’un départ discret et sans éclat.

Comme convenu, les trois aventuriers partirent séparément, afin de prévenir toute suspicion malveillante par la suite. MM. Ricci et Silva se rejoignirent dans Water Street, devant la grille du vieil homme ; et bien qu’ils n’aimassent pas la façon dont la lune éclairait les pierres peintes à travers les branches bourgeonnantes des arbres noueux, ils avaient des choses plus importantes en tête que de vaines superstitions. Ils craignaient qu’il ne fût désagréable de rendre le Terrible Vieillard loquace au sujet de son or et de son argent thésaurisés, car les vieux capitaines au long cours sont notoirement entêtés et rétifs. Après tout, il était très vieux et très faible, et ils étaient deux visiteurs. MM. Ricci et Silva étaient rompus à l’art de rendre volubiles les personnes récalcitrantes, et les cris d’un homme faible et exceptionnellement vénérable s’étouffent aisément. Ils s’avancèrent donc jusqu’à l’unique fenêtre éclairée et entendirent le Terrible Vieillard parler puérilement à ses bouteilles à pendules. Puis ils mirent leurs masques et frappèrent poliment à la porte de chêne rongée par les intempéries.

L’attente parut fort longue à M. Czanek, qui s’agitait nerveusement dans l’automobile fermée, près de la grille arrière du Terrible Vieillard, dans Ship Street. Il avait le cœur plus tendre que la moyenne, et il n’avait pas aimé les hurlements affreux qu’il avait entendus dans la vieille maison, juste après l’heure fixée pour l’affaire. N’avait-il pas recommandé à ses collègues d’être aussi doux que possible avec le pathétique vieux capitaine ? Très nerveusement, il surveillait cette étroite porte de chêne percée dans le haut mur de pierre couvert de lierre. Il consultait fréquemment sa montre et s’étonnait du retard. Le vieil homme était-il mort avant d’avoir révélé la cachette de son trésor, rendant nécessaire une fouille méthodique ? M. Czanek n’aimait pas attendre si longtemps dans le noir, en un pareil endroit. Puis il perçut un pas léger, ou un tapotement, sur l’allée derrière la grille ; il entendit qu’on tâtonnait doucement au loquet rouillé, et vit la porte étroite et lourde s’ouvrir vers l’intérieur. Et, dans la lueur blafarde de l’unique réverbère, il écarquilla les yeux pour voir ce que ses collègues avaient rapporté de cette maison sinistre qui se dressait si près derrière. Mais quand il regarda, il ne vit pas ce qu’il attendait ; car ses collègues n’étaient pas là du tout, et il n’y avait que le Terrible Vieillard, appuyé tranquillement sur sa canne noueuse et souriant hideusement. M. Czanek n’avait jamais remarqué jusqu’alors la couleur des yeux de cet homme ; il vit à présent qu’ils étaient jaunes.

Les petites choses font grande sensation dans les petites villes, et c’est pourquoi les gens de Kingsport parlèrent tout ce printemps et tout cet été des trois corps impossibles à identifier, horriblement tailladés comme par de nombreux coutelas, et horriblement broyés comme sous le pas de nombreux talons de bottes cruels, que la marée avait rejetés sur le rivage. Et certains allèrent jusqu’à mentionner des détails aussi insignifiants que l’automobile abandonnée trouvée dans Ship Street, ou certains cris particulièrement inhumains — sans doute ceux d’un animal errant ou d’un oiseau migrateur — entendus dans la nuit par des citoyens éveillés. Mais à ces oiseux commérages de village, le Terrible Vieillard ne porta pas le moindre intérêt. Il était réservé par nature, et quand on est vieux et faible, la réserve est deux fois plus forte. D’ailleurs, un capitaine au long cours aussi ancien a dû être témoin de quantité de choses bien plus émouvantes, aux jours lointains de sa jeunesse oubliée.

Texte original anglais de H. P. Lovecraft (The Tryout, juillet 1921), aujourd’hui dans le domaine public. Traduction française inédite réalisée par nos soins pour L’Antre de Cthulhu.

Ce qu’il faut retenir du Terrible Vieillard

Tout se joue dans le non-dit. Que contiennent les bouteilles ? Pourquoi portent-elles des noms de marins ? Pourquoi les yeux du vieillard sont-ils jaunes ? Lovecraft ne répond à rien. Les corps « tailladés comme par de nombreux coutelas » laissent supposer que l’équipage d’un ancien capitaine pirate a réglé l’affaire — mais le texte se garde bien de le dire.

La première pierre de Kingsport. Water Street, Ship Street, le port : en quelques lignes, Lovecraft pose une ville qu’il exploitera pendant quinze ans. Sa géographie de Nouvelle-Angleterre imaginaire — Arkham, Kingsport, Innsmouth, Dunwich — deviendra aussi célèbre que ses créatures.

Une horreur domestique, sans cosmos. Aucun Grand Ancien ici, aucun gouffre stellaire. C’est un Lovecraft mineur mais efficace, plus proche du conte macabre que de l’horreur cosmique qu’il théorisera plus tard. Le contraste avec Dagon, écrit trois ans plus tôt, est frappant.

Questions fréquentes sur Le Terrible Vieillard

De quoi parle Le Terrible Vieillard ?

Trois cambrioleurs projettent de dévaliser un très vieux capitaine au long cours qui vit seul à Kingsport et paie en or espagnol ancien. Deux d’entre eux entrent dans la maison ; le troisième attend dehors. C’est le vieillard qui ressort, seul et souriant. Les trois corps seront retrouvés sur le rivage, tailladés et broyés.

Le Terrible Vieillard est-il dans le domaine public ?

Oui. Le texte anglais a été publié en 1921 et H. P. Lovecraft est mort en 1937 : son œuvre est dans le domaine public en France depuis 2008, soit soixante-dix ans après la mort de l’auteur. Les traductions françaises commercialisées restent protégées : la version proposée ici est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de la version anglaise libre de droits.

Que contiennent les bouteilles du Terrible Vieillard ?

Lovecraft ne le dit jamais explicitement. Chaque bouteille renferme un pendule de plomb qui vibre lorsque le vieillard s’adresse à elle par un nom de marin — Jack, Balafré, Long Tom, Joe l’Espagnol. L’interprétation la plus courante veut qu’il y ait emprisonné les âmes de son ancien équipage, qu’il libère au besoin.

Où se trouve Kingsport ?

Kingsport est une ville portuaire imaginaire de Nouvelle-Angleterre, inspirée de Marblehead dans le Massachusetts, que Lovecraft visita en 1922. Elle apparaît pour la première fois dans cette nouvelle, puis dans La Fête et L’Étrange Maison haute dans la brume.

Cette nouvelle est-elle raciste ?

Le texte désigne les trois cambrioleurs par leurs origines étrangères et les oppose explicitement au « sang de Kingsport », dans une formulation qui relève de la xénophobie assumée de Lovecraft. Cet aspect de l’auteur est aujourd’hui largement documenté et débattu ; nous avons choisi de traduire le passage fidèlement plutôt que de l’atténuer, en le signalant au lecteur.

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