Pourquoi Lovecraft fascine-t-il autant ?
Horreur cosmique, influence sur Stephen King, Del Toro, Mignola, les jeux vidéo et les séries, mais aussi son racisme : pourquoi Lovecraft fascine toujours.
Cet article contient des liens affiliés (Amazon, Philibert) : si vous achetez via ces liens, je touche une petite commission, sans surcoût pour vous.
Il est mort pauvre et quasi inconnu en 1937, n'a publié de son vivant que dans des magazines de gare et n'a jamais écrit de roman au sens classique. Pourtant, près d'un siècle plus tard, H. P. Lovecraft est l'un des auteurs les plus influents de l'imaginaire mondial. Son nom est devenu un adjectif, « lovecraftien », et son monstre fétiche s'affiche sur des T-shirts, des jeux de plateau et des peluches. Comment expliquer une telle fascination ? Voici quelques pistes, sans oublier la part d'ombre de l'homme.
L'horreur cosmique : une peur d'un genre nouveau
Avant Lovecraft, l'horreur tournait surtout autour de fantômes, de vampires et de châtiments surnaturels, souvent adossés à une morale religieuse. Lovecraft, matérialiste convaincu et passionné d'astronomie, renverse la perspective : le vrai vertige, c'est que l'univers est immense, ancien et totalement indifférent à l'humanité. Ses monstres ne sont pas des démons qui punissent le pécheur, mais des êtres venus d'ailleurs pour qui nous ne comptons pas plus que des insectes.
C'est ce qu'on appelle l'horreur cosmique, ou « cosmicisme ». Dans son essai Supernatural Horror in Literature (1927), Lovecraft pose le socle de sa démarche : « The oldest and strongest emotion of mankind is fear, and the oldest and strongest kind of fear is fear of the unknown. » L'inconnu, chez lui, n'est pas ce qui se cache sous le lit : c'est tout ce qui se trouve au-delà de notre minuscule savoir.
Un art de la suggestion et de l'enquête
Lovecraft montre peu. Ses récits prennent souvent la forme d'enquêtes, de manuscrits retrouvés, de témoignages recoupés, comme dans L'Appel de Cthulhu. Le lecteur assemble les indices et devine l'horreur avant qu'elle ne soit nommée. Et quand elle l'est, les mots eux-mêmes semblent défaillir : « indicible », « innommable », « cyclopéen » sont devenus des tics d'écriture parodiés, mais ils traduisent une idée forte, celle d'un langage humain impuissant face à l'autre absolu.
Ce format d'investigation explique pourquoi l'univers s'est si bien prêté au jeu : le jeu de rôle L'Appel de Cthulhu (1981) et ses nombreux héritiers transforment les joueurs en enquêteurs condamnés à trop comprendre.
Un univers partagé, ouvert à tous
Lovecraft ne gardait pas ses créations jalousement. Il invitait ses correspondants (Clark Ashton Smith, Robert E. Howard, Robert Bloch, August Derleth…) à reprendre ses dieux et ses grimoires, et empruntait les leurs en retour. De ce jeu est né le Mythe de Cthulhu, l'un des tout premiers univers partagés de la littérature. Nous le décryptons dans notre bestiaire des Grands Anciens et dans notre article sur le Necronomicon. Ajoutez à cela l'entrée de son œuvre dans le domaine public (en France depuis 2008, voir notre dossier), et vous obtenez un terreau idéal pour les créateurs.
Une influence immense sur la culture populaire
En littérature
Stephen King a souvent reconnu sa dette : des nouvelles comme Jerusalem's Lot ou Crouch End, ou encore le roman Revival, sont ouvertement lovecraftiennes. Michel Houellebecq lui a consacré un essai remarqué, et toute une nouvelle génération d'auteurs, de Caitlín R. Kiernan à Victor LaValle, prolonge ou conteste son héritage.
Au cinéma
John Carpenter a construit une partie de son œuvre sur le modèle lovecraftien (The Thing, Prince des ténèbres, L'Antre de la folie). Guillermo del Toro, admirateur déclaré, rêve depuis des années d'adapter Les Montagnes hallucinées, projet resté à ce jour inabouti, et l'influence se lit dans ses deux Hellboy. Plus largement, les créatures d'Alien, dessinées par H. R. Giger, auteur d'un recueil baptisé Necronomicon, doivent beaucoup à l'imaginaire du maître de Providence.
En bande dessinée et en manga
Mike Mignola a fait de Hellboy et du B.P.R.D. un grand terrain de jeu lovecraftien, peuplé d'hommes-grenouilles et de dieux endormis qui attendent leur heure. Côté manga, le Japonais Gou Tanabe signe depuis plusieurs années des adaptations d'une fidélité et d'une beauté saisissantes, dont Les Montagnes hallucinées.
Les Montagnes hallucinées, manga de Gou Tanabe (Ki-oon)
4.8/5Deux tomes d'un noir et blanc minutieux, sélectionnés à Angoulême : la meilleure adaptation dessinée de Lovecraft à ce jour.
- Dessin d'une précision hallucinante
- Adaptation très fidèle au texte
- Série complète en 2 tomes (coffret disponible)
- Sens de lecture japonais
- Ne remplace pas la lecture du texte original
En jeu vidéo et en jeu de société
Le jeu vidéo s'est emparé du cosmicisme avec gourmandise : Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth, Bloodborne, Darkest Dungeon, Sunless Sea ou plus récemment Dredge en ont fait un moteur de gameplay, avec jauges de folie et révélations qui coûtent cher. Sur les tables, le phénomène est encore plus massif, des jeux coopératifs de Fantasy Flight aux figurines de Cthulhu: Death May Die (voir notre top des jeux de société Cthulhu).
En séries et en musique
La première saison de True Detective puise dans Le Roi en Jaune de Chambers, texte cher à Lovecraft ; Stranger Things assume ses emprunts ; Lovecraft Country (2020) retourne l'imaginaire lovecraftien contre le racisme de son créateur. Metallica, enfin, a signé The Call of Ktulu et The Thing That Should Not Be, deux titres devenus classiques.
Cthulhu: Death May Die
4.6/5Ici on ne fuit pas le Grand Ancien : on l'invoque pour lui taper dessus. Pulp, nerveux et bardé de figurines magnifiques.
Intégrale Lovecraft, tome 1 : Les Contrées du rêve (Mnémos)
4.8/5Kadath, Ulthar, Céléphaïs : tout le cycle onirique de Lovecraft dans la traduction unifiée de David Camus, avec notes et cartes.
La part d'ombre : le racisme de Lovecraft
Impossible de parler honnêtement de Lovecraft sans évoquer son racisme, virulent même au regard des standards de son époque. Il s'exprime crûment dans sa correspondance et dans certains poèmes de jeunesse, et imprègne plusieurs récits : The Horror at Red Hook, écrit pendant ses années new-yorkaises, en est l'exemple le plus flagrant. Nombre de critiques lisent aussi dans The Shadow over Innsmouth une angoisse du métissage, transposée en horreur surnaturelle.
Ce passif a eu des conséquences concrètes : en 2015, les World Fantasy Awards ont annoncé l'abandon de leur trophée à l'effigie de Lovecraft, à la suite des critiques d'auteurs comme Nnedi Okorafor. Des écrivains ont répondu par la fiction, comme Victor LaValle avec The Ballad of Black Tom, qui réécrit Red Hook du point de vue d'un personnage noir, ou Matt Ruff avec Lovecraft Country.
Un homme devenu personnage
Enfin, Lovecraft fascine aussi par sa propre vie : reclus mais épistolier infatigable (on estime qu'il a écrit des dizaines de milliers de lettres), gentleman anachronique attaché à la Nouvelle-Angleterre du XVIIIe siècle, mort sans gloire et ressuscité par ses amis. Michel Houellebecq en a fait le héros tragique d'un essai culte, qui reste la meilleure porte d'entrée vers l'homme. Pour les derniers mois de sa vie, lisez comment est mort Lovecraft, et pour le reste, notre biographie complète de Lovecraft.
H. P. Lovecraft : Contre le monde, contre la vie, de Michel Houellebecq
4.5/5Le premier livre de Houellebecq : un essai incandescent et subjectif sur l'homme, le style et la vision du monde de Lovecraft.
- Court, brillant, très stimulant
- Analyse fine des procédés d'écriture
- Disponible en poche
- Point de vue très personnel, parfois contestable
- Suppose d'avoir déjà lu quelques récits
Envie de plonger dans l'œuvre ? Notre ordre de lecture vous propose un parcours progressif, de Dagon à Nyarlathotep. Et pour partager votre passion, le guide cadeaux Cthulhu et nos figurines sont faits pour vous.
FAQ
Qu'est-ce que l'horreur cosmique ?
Un courant de l'horreur fondé sur l'insignifiance de l'humanité face à un univers immense et indifférent, peuplé d'entités incompréhensibles. Lovecraft en est la figure fondatrice.
Par quel livre commencer Lovecraft ?
Par des nouvelles courtes : Dagon, La Couleur tombée du ciel ou L'Appel de Cthulhu. Notre guide de l'ordre de lecture détaille un parcours complet.
Peut-on encore lire Lovecraft malgré son racisme ?
Oui, à condition de le lire en connaissance de cause. De nombreux lecteurs et auteurs, y compris issus des minorités qu'il méprisait, continuent de dialoguer avec son œuvre de façon critique.
Julien, Gardien de l'Antre
40 ans, lecteur de Lovecraft depuis mes 20 ans, rôliste depuis 10 ans. L'Appel de Cthulhu reste l'un de mes jeux de rôle préférés.
En savoir plus →Pour aller plus loin


