Hastur, l'Innommable : de Bierce et Chambers à Derleth
Hastur, l'Innommable : un nom né chez Bierce, hanté par Chambers et Le Roi en Jaune, à peine cité par Lovecraft, puis réinventé par Derleth. Histoire complète.
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Hastur est sans doute l'entité du Mythe dont l'histoire est la plus romanesque, et la moins lovecraftienne. Hastur est un Grand Ancien associé au Roi en Jaune, à Carcosa et aux étoiles des Hyades, dont le nom a traversé trois auteurs avant de devenir « Celui qu'on ne doit pas nommer ». Pour comprendre qui il est, il faut suivre ce nom de plume en plume : d'Ambrose Bierce à Robert W. Chambers, puis de Lovecraft, qui le cite à peine, à August Derleth, qui l'a véritablement façonné.

Une histoire en trois couches : Bierce, Chambers, Derleth
Ambrose Bierce : un dieu des bergers
Le nom apparaît pour la première fois en 1891 dans Haïta the Shepherd, court conte de l'écrivain américain Ambrose Bierce. Hastur y est un dieu des bergers, plutôt bienveillant, bien loin de toute horreur cosmique. Quelques années plus tôt, Bierce avait publié An Inhabitant of Carcosa (1886), où apparaît le nom de Carcosa, cité antique et mystérieuse. Les deux éléments ne sont pas encore liés.
Robert W. Chambers : Le Roi en Jaune
En 1895, Robert W. Chambers publie The King in Yellow, recueil de nouvelles dont les premières gravitent autour d'une pièce de théâtre maudite qui rend fous ceux qui en lisent le second acte. Chambers reprend à Bierce Carcosa et Hastur, et y ajoute le lac de Hali, les Hyades, Aldebaran, le Signe jaune et le Masque pâle. La fameuse Chanson de Cassilda, tirée de la pièce imaginaire, donne le ton :
« Along the shore the cloud waves break, / The twin suns sink behind the lake, / The shadows lengthen / In Carcosa. »
Mais Chambers ne dit jamais ce qu'est Hastur. Le nom désigne tantôt un lieu, tantôt un personnage, tantôt peut-être une puissance. C'est ce flou qui fait la force du recueil, et que les continuateurs se sont empressés de dissiper.
Lovecraft : une seule mention
Lovecraft découvre Chambers en 1927 et l'intègre à son essai sur la littérature fantastique. En 1930, dans The Whisperer in Darkness, il glisse Hastur dans une énumération de noms terrifiants, aux côtés de Cthulhu, de Yog-Sothoth, de Nyarlathotep, du lac de Hali et du Signe jaune. C'est tout. Lovecraft ne dit rien de sa nature, ni même si c'est une divinité. Il s'agit d'un clin d'œil de lecteur, dans l'esprit du jeu d'échos qu'il pratiquait avec ses amis écrivains.
August Derleth : le Grand Ancien de l'air
C'est Derleth qui transforme ce nom en véritable entité. Dans The Return of Hastur (1939) et dans ses récits ultérieurs, il en fait « Celui qu'on ne doit pas nommer », Grand Ancien lié à l'élément air, emprisonné près d'Aldebaran ou du lac de Hali, demi-frère et rival de Cthulhu. Il lui attribue aussi des serviteurs ailés, les byakhees, qui transportent les sorciers à travers l'espace. Et c'est dans ce sillage que s'est imposé le lien entre Hastur et le Roi en Jaune.
Apparence et nature
Du fait de cette histoire, Hastur n'a pas d'apparence canonique. Derleth reste vague et le décrit surtout par ses effets. Le jeu de rôle, lui, en propose plusieurs visages : une masse colossale et tentaculaire dans les profondeurs du lac de Hali, et surtout le Roi en Jaune, silhouette drapée de haillons couleur de soufre, dont le masque pâle cache peut-être un visage… ou rien du tout. C'est cette seconde image, héritée de Chambers, qui a le plus marqué l'imaginaire.
Sa nature relève de la contamination plus que de la destruction. Hastur agit par l'art, par les rêves, par une pièce que l'on lit et qui défait l'esprit. En cela, il est le Grand Ancien des artistes maudits, de l'inspiration qui tourne à la folie.
Culte et adorateurs
Chez Chambers, il n'y a pas de culte à proprement parler, mais des lecteurs de la pièce qui sombrent un à un, et un mystérieux Signe jaune qui marque ceux qui sont perdus. Derleth y ajoute des sectes et des sorciers qui cherchent à le libérer. Le jeu de rôle a structuré tout cela en une Confrérie du Signe jaune, réseau d'esthètes, d'artistes et de décadents qui préparent la venue du Roi. Un culte de salon plutôt que de marais : c'est ce qui le rend si différent de celui de Cthulhu.
Hastur dans le JDR L'Appel de Cthulhu
Dans L'Appel de Cthulhu, Hastur est le patron idéal des scénarios qui jouent sur la contamination culturelle : une pièce de théâtre qui circule, une exposition de peintures troublantes, un compositeur inspiré par des rêves de soleils jumeaux. Le livre du Gardien présente l'entité et le Malleus Monstrorum détaille ses avatars et ses byakhees. Pour les amateurs, la campagne Tatters of the King, publiée par Chaosium, est entièrement consacrée au Roi en Jaune et à Carcosa.
Mon conseil de Gardien : faites circuler un vrai document. Quelques lignes de la pièce (inventées par vous, Chambers n'en a donné que des bribes), remises aux joueurs comme aide de jeu, et vous verrez la paranoïa s'installer d'elle-même.
L'Appel de Cthulhu 7e édition : Livre de règles du Gardien
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Hastur dans la pop culture
La première saison de la série True Detective (2014) a fait redécouvrir Carcosa et le Roi en Jaune à des millions de spectateurs, sans jamais les expliquer, dans un esprit très proche de Chambers. Terry Pratchett et Neil Gaiman ont donné le nom d'Hastur à un duc des Enfers dans De bons présages. Dans les jeux de société, Hastur figure parmi les Grands Anciens de l'Horreur à Arkham classique. Côté illustration, les jeux de tarot et les artbooks inspirés du Mythe raffolent de sa silhouette en haillons jaunes.
Cthulhu Dark Arts Tarot (Mike Hodges & Abigail Larson)
4.7/5Un vrai tarot de 78 cartes où le Mythe de Lovecraft remplace l'imagerie classique, porté par le trait gothique et élégant d'Abigail Larson.
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- Excellent objet de collection ou d'inspiration pour le JdR
- Livret d'accompagnement en anglais
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Pour lire Lovecraft, ses correspondants et quelques continuateurs dans un seul volume, l'omnibus Bouquins reste un bon point d'entrée. Et pour situer Hastur parmi les autres entités, voir notre dossier sur les Grands Anciens et les Dieux extérieurs.
FAQ
Hastur a-t-il été inventé par Lovecraft ?
Non. Le nom vient d'Ambrose Bierce (1891), puis de Robert W. Chambers (1895). Lovecraft ne le cite qu'une fois ; c'est August Derleth qui en a fait un Grand Ancien.
Hastur et le Roi en Jaune sont-ils la même entité ?
Dans le jeu de rôle et chez beaucoup de continuateurs, le Roi en Jaune est un avatar de Hastur. Chez Chambers, le lien n'est jamais établi : c'est une construction postérieure.
Pourquoi appelle-t-on Hastur « l'Innommable » ?
Le titre vient de Derleth, qui en fait « Celui qu'on ne doit pas nommer ». Il fait écho au Magnum Innominandum, le « grand innommable » évoqué dans la même liste de The Whisperer in Darkness.
Par quoi commencer pour découvrir Hastur ?
Par Le Roi en Jaune de Chambers, en particulier ses quatre premières nouvelles. Puis, pour replacer Lovecraft dans cette histoire, notre ordre de lecture.
Julien, Gardien de l'Antre
40 ans, lecteur de Lovecraft depuis mes 20 ans, rôliste depuis 10 ans. L'Appel de Cthulhu reste l'un de mes jeux de rôle préférés.
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