C’est le début d’un roman que Lovecraft n’a jamais écrit. En 1922, il entreprend un long récit onirique baptisé Azathoth, en rédige quelque cinq cents mots, puis abandonne. Le fragment ne sera publié qu’en 1938, un an après sa mort. Il ne s’y passe presque rien — un homme enfermé dans une chambre grise regarde les étoiles jusqu’à ce qu’elles descendent le chercher —, et pourtant ces quelques paragraphes comptent parmi les plus beaux qu’il ait laissés.
Contexte : un roman avorté, un dieu resté célèbre
Curieusement, le texte ne mentionne jamais Azathoth. L’entité qui porte ce nom — le « dieu aveugle et idiot » qui bouillonne au centre de l’infini, entouré de flûtistes démoniaques — n’apparaîtra que plus tard, dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue et Les Rêves dans la maison de la sorcière. Lovecraft avait le titre et le nom ; le roman, lui, n’a jamais suivi.
Ce que le fragment contient, en revanche, c’est le manifeste le plus net de son goût pour l’évasion : un monde où « l’émerveillement a quitté l’esprit des hommes », où le savoir a dépouillé la terre de sa beauté, et où seul le rêve permet encore de s’échapper. On y reconnaît l’influence directe de Lord Dunsany, que Lovecraft venait de découvrir.
Azathoth occupera par la suite le sommet du panthéon des Grands Anciens : c’est en son nom que Nyarlathotep agit, en qualité de messager des Autres Dieux.
La fiche du texte
- Titre original : Azathoth
- Écrit en : juin 1922
- Première publication : Leaves, 1938 (posthume)
- Longueur : environ 500 mots (fragment inachevé)
- Cycle : Contrées du Rêve
À propos de ce texte : le fragment original de H. P. Lovecraft appartient au domaine public. Le texte français ci-dessous est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de la version anglaise libre de droits. Les traductions françaises commercialisées demeurant protégées par le droit d’auteur, aucune d’elles n’a été utilisée ici.
Azathoth : le fragment intégral
Lorsque la vieillesse tomba sur le monde, et que l’émerveillement quitta l’esprit des hommes ; lorsque les cités grises dressèrent vers des cieux enfumés de hautes tours sinistres et laides, à l’ombre desquelles nul ne pouvait plus rêver du soleil ni des prairies fleuries du printemps ; lorsque le savoir eut dépouillé la terre de son manteau de beauté, et que les poètes ne chantèrent plus que des fantômes contrefaits, aperçus par des yeux troubles et tournés au-dedans ; lorsque ces choses furent advenues, et que les espérances enfantines s’en furent allées pour toujours, il y eut un homme qui voyagea hors de la vie, en quête des espaces où s’étaient enfuis les rêves du monde.
Du nom et de la demeure de cet homme, il n’est guère écrit, car ils n’appartenaient qu’au monde de la veille ; on dit pourtant que l’un et l’autre étaient obscurs. Il suffit de savoir qu’il habitait une cité aux hauts murs où régnait un crépuscule stérile, et qu’il peinait tout le jour parmi l’ombre et le tumulte, rentrant le soir dans une chambre dont l’unique fenêtre ne s’ouvrait pas sur les champs et les bosquets, mais sur une cour terne où d’autres fenêtres vous regardaient fixement, dans un morne désespoir. De cette croisée, on ne pouvait voir que des murs et des fenêtres — sauf parfois, en se penchant très au-dehors, pour scruter là-haut les petites étoiles qui passaient. Et parce que de simples murs et de simples fenêtres doivent bien vite mener à la folie un homme qui rêve et qui lit beaucoup, l’habitant de cette chambre prit l’habitude, nuit après nuit, de se pencher au-dehors et de scruter le ciel pour entrevoir quelque fragment des choses situées par-delà le monde de la veille et la grisaille des hautes cités. Après des années, il commença d’appeler par leur nom les étoiles à la navigation lente, et de les suivre en imagination lorsqu’elles glissaient hors de vue à regret ; jusqu’à ce qu’enfin sa vision s’ouvrît à maintes perspectives secrètes dont nul œil ordinaire ne soupçonne l’existence. Et une nuit, un puissant gouffre fut franchi, et les cieux hantés de rêves descendirent en foule jusqu’à la fenêtre du veilleur solitaire, pour se mêler à l’air confiné de sa chambre et le faire participer de leur fabuleuse merveille.
Il vint dans cette chambre des torrents déchaînés de minuit violet, scintillants de poussière d’or ; des tourbillons de poussière et de feu, jaillis des espaces ultimes, et de lourds parfums venus d’au-delà des mondes. Des océans d’opium s’y déversèrent, éclairés par des soleils que l’œil ne saurait jamais contempler, et portant dans leurs remous d’étranges dauphins et des nymphes marines issues de profondeurs qu’on ne peut se rappeler. L’infini silencieux tournoya autour du rêveur et l’emporta au loin sans même toucher le corps qui se penchait, raidi, à la fenêtre solitaire ; et durant des jours que ne comptent pas les calendriers des hommes, les marées des sphères lointaines le portèrent doucement vers les rêves auxquels il aspirait : les rêves que les hommes ont perdus. Et au terme de bien des cycles, elles le déposèrent tendrement, endormi, sur un rivage vert baigné d’aurore ; un rivage vert, parfumé de fleurs de lotus et constellé de camalotes rouges…
Texte original anglais de H. P. Lovecraft (fragment de 1922, publié dans Leaves en 1938), aujourd’hui dans le domaine public. Traduction française inédite réalisée par nos soins pour L’Antre de Cthulhu.
Ce qu’il faut retenir du fragment Azathoth
Un titre sans son personnage. Le nom d’Azathoth n’apparaît pas une seule fois dans le texte. Lovecraft comptait manifestement y venir : le fragment s’interrompt au moment précis où le rêveur atteint l’autre rive. Ce que le lecteur ne saura jamais, c’est ce qu’il devait y trouver.
La phrase d’ouverture, un sommet de son style. Ces quatre propositions en « lorsque… » qui s’accumulent avant de livrer leur sujet forment l’un des incipits les plus travaillés de son œuvre. C’est du Dunsany assimilé, digéré, et déjà dépassé.
Le dieu aveugle et idiot. Dans les textes ultérieurs, Azathoth devient le centre nucléaire du chaos : une masse informe qui bouillonne au cœur de l’infini, bercée par les flûtes monotones de serviteurs sans esprit. Il est le souverain nominal des Autres Dieux — mais un souverain inconscient, ce qui, chez Lovecraft, revient à dire que l’univers est gouverné par personne.
Questions fréquentes sur Azathoth
Qui est Azathoth ?
Azathoth est la divinité suprême du Mythe de Cthulhu : le « dieu aveugle et idiot », masse informe qui bouillonne au centre de l’infini, entourée de flûtistes qui jouent sans fin. Souverain nominal des Autres Dieux, il est dépourvu de conscience : c’est Nyarlathotep qui agit et parle en son nom.
Le fragment Azathoth est-il dans le domaine public ?
Oui. Le fragment, écrit en 1922 et publié en 1938, appartient au domaine public : H. P. Lovecraft est mort en 1937, et son œuvre est libre de droits en France depuis 2008. Les traductions françaises commercialisées restent en revanche protégées : la version proposée ici est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de la version anglaise libre de droits.
Pourquoi la nouvelle Azathoth est-elle inachevée ?
Lovecraft avait entrepris en juin 1922 un roman onirique portant ce titre, mais l’abandonna après environ cinq cents mots. On ignore les raisons exactes de cet abandon ; il reprendra plusieurs de ces motifs quatre ans plus tard dans La Quête onirique de Kadath l’inconnue.
Azathoth apparaît-il dans le fragment ?
Non. Le texte ne mentionne jamais l’entité : il décrit un homme qui s’évade du monde de la veille par le rêve. Le nom d’Azathoth n’a été donné qu’au projet de roman, et l’entité elle-même sera développée dans des textes postérieurs.
Quel lien entre Azathoth et Nyarlathotep ?
Nyarlathotep est décrit comme « l’âme » et le messager des Autres Dieux, dont Azathoth est le souverain. Là où Azathoth est inconscient et immobile, Nyarlathotep agit, voyage et s’adresse aux hommes : lisez Nyarlathotep en texte intégral.