Nyarlathotep est l’un des textes les plus étranges de H. P. Lovecraft : un poème en prose de moins de mille mots, écrit d’un seul jet en 1920 au sortir d’un cauchemar, et qui a pourtant donné au Mythe l’une de ses figures les plus durables. Le Chaos rampant y apparaît pour la première fois — non comme un monstre tapi au fond d’une crypte, mais comme un homme séduisant qui traverse les villes et les vide de leur raison.
Contexte : une nouvelle née d’un rêve
Lovecraft raconte avoir écrit ce texte en pleine nuit, encore à moitié endormi, après un rêve dont la première phrase — « Nyarlathotep… le chaos rampant… » — lui était venue toute formée. Le récit paraît en novembre 1920 dans The United Amateur, la revue de la presse amateur américaine où le jeune auteur publiait alors l’essentiel de son œuvre.
On y trouve déjà tout ce qui fera la matière du panthéon des Grands Anciens : l’indifférence cosmique, la science dévoyée en sorcellerie, et l’idée que l’univers a changé de mains sans que les hommes s’en aperçoivent. Nyarlathotep n’est pas un dieu endormi comme Cthulhu : il marche parmi nous, et il parle.
La fiche du texte
- Titre original : Nyarlathotep
- Écrit en : 1920
- Première publication : The United Amateur, novembre 1920
- Longueur : environ 1 100 mots (poème en prose)
- Cycle : Mythe de Cthulhu
À propos de ce texte : la nouvelle originale de H. P. Lovecraft, publiée en anglais en 1920, appartient au domaine public. Le texte français ci-dessous est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de cette version anglaise libre de droits. Les traductions françaises commercialisées demeurant protégées par le droit d’auteur, aucune d’elles n’a été utilisée ici.
Nyarlathotep : le texte intégral
Nyarlathotep… le chaos rampant… je suis le dernier… je parlerai au vide qui écoute…
Je ne me rappelle pas précisément quand cela commença, mais il y a de cela des mois. La tension générale était atroce. À une saison de bouleversements politiques et sociaux s’ajoutait une appréhension étrange et lancinante : celle d’un péril physique hideux, un péril si vaste et si enveloppant qu’on ne saurait l’imaginer que dans les plus terribles fantasmagories de la nuit. Je revois les gens aller par les rues, le visage pâle et soucieux, chuchotant des avertissements et des prophéties que nul n’osait répéter consciemment, ni même s’avouer avoir entendus. Un sentiment de culpabilité monstrueuse pesait sur le pays, et des abîmes ouverts entre les étoiles descendaient des courants glacés qui faisaient frissonner les hommes dans les lieux sombres et solitaires. L’ordre des saisons subissait une altération démoniaque : la chaleur de l’automne s’attardait effroyablement, et chacun sentait que le monde — et l’univers peut-être — avait échappé au contrôle des dieux et des forces que l’on connaissait, pour passer sous celui de dieux et de forces que l’on ne connaissait pas.
Et ce fut alors que Nyarlathotep sortit d’Égypte. Qui il était, nul n’aurait su le dire, mais il était de l’antique sang du pays et ressemblait à un pharaon. Les fellahs s’agenouillaient à sa vue sans pouvoir expliquer pourquoi. Il disait s’être levé des ténèbres de vingt-sept siècles, et avoir entendu des messages venus de lieux qui ne sont pas de cette planète. Nyarlathotep entra dans les terres de la civilisation : basané, mince, sinistre, achetant sans cesse d’étranges instruments de verre et de métal pour les combiner en instruments plus étranges encore. Il parlait beaucoup des sciences — de l’électricité, de la psychologie — et donnait des démonstrations de sa puissance qui renvoyaient ses spectateurs muets, mais qui enflaient sa renommée jusqu’à la démesure. Les hommes se conseillaient les uns aux autres d’aller voir Nyarlathotep, et frissonnaient. Et là où passait Nyarlathotep, le repos s’évanouissait ; car les heures creuses de la nuit se déchiraient sous les hurlements des cauchemars. Jamais encore les cris des cauchemars n’avaient constitué un problème public ; à présent, les sages en venaient presque à souhaiter qu’on pût interdire le sommeil avant l’aube, afin que les clameurs des villes troublassent moins horriblement la lune pâle et compatissante, quand elle miroite sur les eaux vertes qui glissent sous les ponts et sur les vieux clochers qui s’effritent contre un ciel malsain.
Je me souviens du jour où Nyarlathotep vint dans ma ville — la grande, la vieille, la terrible ville aux crimes innombrables. Mon ami m’avait parlé de lui, et de la fascination impérieuse de ses révélations, et je brûlais d’explorer ses mystères les plus extrêmes. Mon ami me disait qu’ils étaient horribles et impressionnants au-delà de mes imaginations les plus fiévreuses ; que ce qui était projeté sur un écran, dans la pièce obscurcie, prophétisait des choses que nul sinon Nyarlathotep n’oserait prophétiser ; et que, dans le crépitement de ses étincelles, on retirait aux hommes quelque chose qui ne leur avait jamais été retiré, et qui ensuite ne se voyait plus que dans leurs yeux. Et l’on murmurait alentour que ceux qui avaient connu Nyarlathotep contemplaient des spectacles invisibles aux autres.
Ce fut par le chaud automne que je traversai la nuit avec les foules inquiètes pour aller voir Nyarlathotep ; à travers la nuit étouffante et le long des escaliers interminables, jusqu’à la salle irrespirable. Et, projetées en ombres sur un écran, je vis des formes encapuchonnées parmi des ruines, et des faces jaunes et mauvaises épiant derrière des monuments abattus. Et je vis le monde livrer bataille aux ténèbres ; aux vagues de destruction venues de l’espace ultime ; tourbillonnant, bouillonnant, luttant autour du soleil qui pâlissait et se refroidissait. Puis les étincelles jouèrent prodigieusement autour des têtes des spectateurs, et les cheveux se dressèrent sur les crânes tandis que des ombres plus grotesques que je ne saurais le dire sortaient et venaient s’accroupir sur les têtes. Et quand moi, qui étais plus froid et plus scientifique que les autres, je bredouillai une protestation tremblante où il était question d’« imposture » et d’« électricité statique », Nyarlathotep nous chassa tous, en bas des escaliers vertigineux, dans les rues humides, chaudes et désertes de minuit. Je criai bien haut que je n’avais pas peur ; que jamais je ne pourrais avoir peur ; et d’autres crièrent avec moi pour se rassurer. Nous nous jurions les uns aux autres que la ville était exactement la même, et vivante encore ; et quand les lampes électriques commencèrent à faiblir, nous maudîmes la compagnie d’électricité, encore et encore, et nous rîmes des drôles de grimaces que nous faisions.
Je crois que nous sentîmes quelque chose descendre de la lune verdâtre, car lorsque nous commençâmes à dépendre de sa lumière, nous nous laissâmes glisser dans d’étranges formations de marche involontaires, et il nous semblait connaître nos destinations sans oser y penser. Une fois, nous regardâmes le pavé et trouvâmes les blocs descellés, disjoints par l’herbe, avec à peine une ligne de métal rouillé pour indiquer où les tramways avaient couru. Et de nouveau nous vîmes un tramway, seul, sans vitres, délabré, presque couché sur le flanc. Quand nous scrutâmes l’horizon, nous ne pûmes retrouver la troisième tour près du fleuve, et nous remarquâmes que la silhouette de la deuxième était déchiquetée à son sommet. Puis nous nous divisâmes en colonnes étroites, dont chacune semblait tirée dans une direction différente. L’une disparut dans une ruelle sur la gauche, ne laissant que l’écho d’un gémissement atroce. Une autre s’engouffra dans l’entrée d’un métro envahi d’herbes folles, en hurlant d’un rire dément. Ma propre colonne fut aspirée vers la campagne ouverte, et bientôt nous éprouvâmes un froid qui n’était pas celui du chaud automne : car, à mesure que nous avancions sur la lande obscure, nous vîmes autour de nous l’infernal scintillement lunaire de neiges mauvaises. Des neiges sans traces, inexplicables, balayées dans une seule direction, vers un gouffre d’autant plus noir que ses parois étincelaient. La colonne parut bien mince, en vérité, tandis qu’elle s’enfonçait comme en rêve dans le gouffre. Je m’attardai en arrière, car cette faille noire dans la neige aux lueurs vertes était effroyable, et je crus entendre les réverbérations d’une plainte inquiétante à l’instant où mes compagnons s’évanouirent ; mais mon pouvoir de m’attarder était faible. Comme appelé par ceux qui m’avaient précédé, je flottai à demi entre les congères titanesques, frémissant et terrifié, dans le vortex aveugle de l’inimaginable.
Hurlant de conscience, muettement délirant : seuls les dieux qui furent pourraient le dire. Une ombre malade et sensible se tordant dans des mains qui ne sont pas des mains, entraînée en aveugle par-delà d’affreux minuits de création pourrissante, cadavres de mondes morts aux plaies qui furent des villes, vents de charnier qui frôlent les étoiles blafardes et les font vaciller très bas. Au-delà des mondes, les spectres vagues de choses monstrueuses ; colonnes entrevues de temples non sanctifiés, posées sur des rochers sans nom sous l’espace et montant vers des vides vertigineux au-dessus des sphères de lumière et de ténèbres. Et à travers ce cimetière révoltant de l’univers, le battement étouffé et affolant des tambours, et la plainte grêle et monotone de flûtes blasphématoires venue de chambres inconcevables et sans lumière par-delà le Temps ; l’exécrable martèlement et la stridulation sur quoi dansent, lentement, gauchement, absurdement, les dieux ultimes, gigantesques et ténébreux — les gargouilles aveugles, sans voix, sans esprit, dont l’âme est Nyarlathotep.
Texte original anglais de H. P. Lovecraft (The United Amateur, novembre 1920), aujourd’hui dans le domaine public. Traduction française inédite réalisée par nos soins pour L’Antre de Cthulhu.
Ce qu’il faut retenir de Nyarlathotep
Une entité sans équivalent dans le Mythe. Là où les autres Grands Anciens sont lointains, endormis ou enfermés, Nyarlathotep est actif, mobile et incarné. Il possède des milliers de formes — on lui en prêtera jusqu’à mille dans les textes ultérieurs — et il est le seul à entretenir un rapport direct avec les hommes. Il ne les ignore pas : il les manipule.
La science comme instrument de damnation. Nyarlathotep ne convertit pas par la magie mais par la démonstration scientifique : électricité, psychologie, projections lumineuses. En 1920, ces images renvoient au spectacle de foire et au cinéma naissant. Lovecraft y voit la modernité elle-même comme véhicule de la révélation cosmique.
La fin du monde par dissolution. Le récit ne s’achève pas sur une catastrophe mais sur un effondrement progressif : la ville se décompose autour du narrateur sans que personne ne le remarque. C’est l’une des premières formulations de ce que l’on appellera l’horreur cosmique, et qui irrigue tout le corpus du Mythe.
Questions fréquentes sur Nyarlathotep
Qui est Nyarlathotep ?
Nyarlathotep est une entité du Mythe de Cthulhu créée par H. P. Lovecraft en 1920. Surnommé le « Chaos rampant », il sert de messager et d’âme aux Autres Dieux. Contrairement aux autres Grands Anciens, il se manifeste directement parmi les hommes, sous des apparences humaines, pour les conduire à la folie.
La nouvelle Nyarlathotep est-elle dans le domaine public ?
Oui. Le texte anglais a été publié en 1920 et H. P. Lovecraft est mort en 1937 : son œuvre est dans le domaine public en France depuis 2008, soit soixante-dix ans après la mort de l’auteur. Attention toutefois : les traductions françaises commercialisées restent protégées par le droit d’auteur. Le texte proposé ici est une traduction inédite réalisée par nos soins à partir de la version anglaise libre de droits.
Quelle est la longueur de la nouvelle Nyarlathotep ?
Le texte est très court : environ 1 100 mots, soit cinq à sept minutes de lecture. Il s’agit d’un poème en prose plutôt que d’un récit classique, sans dialogue ni intrigue construite.
Pourquoi Nyarlathotep est-il appelé le Chaos rampant ?
L’expression « the crawling chaos » apparaît dès la première ligne du texte. Elle traduit sa nature : il ne détruit pas frontalement, il s’insinue, se répand et corrompt de l’intérieur, jusqu’à ce que le monde se défasse sans bruit autour de ses victimes.
Dans quel ordre lire les nouvelles de Lovecraft ?
Nyarlathotep constitue une excellente porte d’entrée, en raison de sa brièveté et de sa densité. Pour une progression complète, consultez notre guide de l’ordre de lecture de Lovecraft.