H. P. Lovecraft : biographie de l'inventeur de Cthulhu
Qui était Howard Phillips Lovecraft ? Enfance à Providence, Weird Tales, mariage new-yorkais, racisme, mort en 1937 et gloire posthume : la biographie complète.
Cet article contient des liens affiliés (Amazon, Philibert) : si vous achetez via ces liens, je touche une petite commission, sans surcoût pour vous.
Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) est l'écrivain américain qui a inventé Cthulhu, le Necronomicon et ce que l'on appelle aujourd'hui l'horreur cosmique. De son vivant, il n'a été qu'un auteur de magazines populaires, pauvre, presque inconnu, qui passait plus de temps à écrire des lettres qu'à écrire des nouvelles. Un siècle plus tard, son nom est devenu un adjectif. Voici le portrait de cet homme paradoxal, de son enfance dorée à Providence jusqu'à sa revanche posthume, sans taire ses zones d'ombre.
- Nom complet : Howard Phillips Lovecraft, souvent abrégé H. P. Lovecraft ou HPL.
- Naissance : 20 août 1890 à Providence (Rhode Island, États-Unis).
- Mort : 15 mars 1937 à Providence, à 46 ans, d'un cancer de l'intestin grêle.
- Lieux de vie : Providence presque toute sa vie, New York de 1924 à 1926.
- Œuvre : environ 65 récits (nouvelles et courts romans), des centaines de poèmes, des essais et des dizaines de milliers de lettres.
- Œuvres majeures : L'Appel de Cthulhu, La Couleur tombée du ciel, Les Montagnes hallucinées, Le Cauchemar d'Innsmouth, Dans l'abîme du temps.
- Héritage : le Mythe de Cthulhu, l'horreur cosmique, et une influence sur King, Carpenter, del Toro et tout le jeu de rôle d'épouvante.
Une enfance à Providence, entre privilèges et drames
Lovecraft naît le 20 août 1890 au 454 Angell Street, à Providence, dans la maison de son grand-père maternel. Son père, Winfield Scott Lovecraft, représentant de commerce en orfèvrerie, est frappé en 1893 d'une crise de démence et interné au Butler Hospital de Providence. Il y meurt en 1898, très probablement des suites d'une syphilis (parésie générale). L'enfant a trois ans lorsqu'il le perd de vue : il ne le reverra jamais vraiment.
C'est donc dans la famille maternelle que grandit Howard, entre sa mère Sarah Susan Phillips Lovecraft, deux tantes et surtout son grand-père, Whipple Van Buren Phillips, homme d'affaires prospère et figure tutélaire. Whipple lui raconte des histoires gothiques de son invention et lui ouvre une bibliothèque immense. Le petit garçon, précoce, lit à deux ou trois ans, découvre Les Mille et Une Nuits vers cinq ans (au point de se rebaptiser « Abdul Alhazred », futur auteur du Necronomicon), puis la mythologie grecque, Edgar Allan Poe et la chimie. À huit ans, il se passionne pour l'astronomie et rédige ses propres petits journaux scientifiques.
Le décor s'effondre en 1904 : Whipple Phillips meurt, ses affaires sont mal gérées, et la famille doit quitter la grande maison pour un logement plus modeste au 598 Angell Street. Lovecraft racontera plus tard avoir songé au suicide à cette époque. Sa mère, anxieuse et possessive, le couve tout en lui répétant qu'il est laid : un mélange qui marquera durablement son rapport au monde.
Une jeunesse brisée : échec scolaire et réclusion
Élève brillant mais irrégulier, souvent malade ou retiré de l'école, Lovecraft fréquente la Hope Street High School. En 1908, il s'effondre nerveusement et quitte le lycée sans obtenir son diplôme. Le rêve d'entrer à l'université Brown et de devenir astronome s'évanouit : ses faiblesses en mathématiques le lui interdisent de toute façon. Il en gardera une honte tenace.
Suivent cinq années de quasi-réclusion (1908-1913). Lovecraft vit avec sa mère, lit énormément, écrit de la poésie à l'imitation du XVIIIe siècle anglais, qu'il vénère, et sort peu, surtout la nuit. Il publie tout de même des chroniques astronomiques dans des journaux locaux. De l'extérieur, c'est un jeune homme sans avenir ; de l'intérieur, c'est une formation d'autodidacte d'une ampleur considérable.
L'amateur journalism : la sortie du tunnel
Le salut vient d'une polémique. En 1913, Lovecraft envoie au magazine The Argosy des lettres enflammées, en vers, contre un auteur de romans sentimentaux. Le débat attire l'attention d'Edward F. Daas, qui l'invite en 1914 à rejoindre l'United Amateur Press Association. L'« amateur journalism » est un réseau de passionnés qui impriment et échangent leurs petites revues.
Lovecraft y trouve enfin une communauté. Il lance sa propre revue, The Conservative, publie essais et poèmes, corrige les textes des autres, devient même président de l'association. C'est là qu'il noue les premières amitiés épistolaires qui structureront sa vie, et c'est sur les encouragements de ce milieu qu'il revient à la fiction en 1917 avec The Tomb puis Dagon, son premier récit véritablement lovecraftien.
Suivent des textes brefs et oniriques, très marqués par Lord Dunsany, qu'il découvre en 1919 : Les Chats d'Ulthar, Le Terrible Vieillard, Ex Oblivione, Nyarlathotep (né d'un rêve) ou le fragment Azathoth. En 1919, sa mère est à son tour internée au Butler Hospital ; elle y meurt le 24 mai 1921, après une opération.
Weird Tales et la carrière d'écrivain
En 1923 naît Weird Tales, un pulp consacré au fantastique. Lovecraft, poussé par ses amis, y soumet plusieurs nouvelles ; Dagon y paraît en octobre 1923. Le magazine restera jusqu'à la fin son principal débouché, avec des relations en dents de scie : son rédacteur en chef Farnsworth Wright refuse plusieurs de ses meilleurs textes, jugés trop longs ou trop lents.
Car Lovecraft n'a rien d'un professionnel. Il déteste taper ses manuscrits, refuse d'écrire sur commande et se vexe au premier refus. Pour vivre, il compte surtout sur la révision : il corrige, réécrit, parfois invente entièrement les textes d'autres auteurs, souvent pour une misère. Ses revenus littéraires resteront toute sa vie dérisoires.
Sonia Greene et l'épisode new-yorkais (1924-1926)
En 1921, lors d'une convention d'amateurs à Boston, Lovecraft rencontre Sonia Haft Greene, une femme d'affaires juive d'origine ukrainienne, modiste à New York, de sept ans son aînée, vive et généreuse. Ils se marient le 3 mars 1924 à New York, à la surprise générale, et Lovecraft s'installe à Brooklyn.
L'aventure tourne vite au désastre. La boutique de Sonia fait faillite, elle tombe malade puis part chercher du travail dans le Midwest. Lovecraft, incapable de trouver un emploi, se retrouve seul dans une chambre meublée du quartier de Red Hook, où on lui vole ses vêtements. Il se console auprès du Kalem Club, cercle d'amis new-yorkais, mais la ville lui fait horreur.
Le paradoxe n'échappe à personne : l'homme qui méprisait les étrangers avait épousé une immigrée juive, qui restera d'ailleurs indulgente dans ses souvenirs. Le couple se sépare de fait et Lovecraft ne signera jamais le jugement définitif de divorce.
Le retour à Providence et les grandes années (1926-1936)
Le 17 avril 1926, Lovecraft rentre à Providence. Il n'en repartira plus que pour des voyages. Il résume son attachement à sa ville natale dans une formule restée célèbre, écrite dans une lettre : « I am Providence ». Ce retour déclenche l'explosion créatrice la plus féconde de sa vie.
En quelques mois, il écrit L'Appel de Cthulhu (1926), qui ouvre sur une phrase devenue manifeste : « The most merciful thing in the world, I think, is the inability of the human mind to correlate all its contents. » Suivent le court roman onirique À la recherche de Kadath, L'Affaire Charles Dexter Ward (1927), La Couleur tombée du ciel (1927) et son grand essai Supernatural Horror in Literature. Puis viennent L'Abomination de Dunwich (1928), Celui qui chuchotait dans les ténèbres (1930), Les Montagnes hallucinées (1931), Le Cauchemar d'Innsmouth (1931), La Maison de la sorcière (1932) et Dans l'abîme du temps (1934-1935).
Ce sont les textes qui composent ce qu'on appellera le Mythe de Cthulhu : des entités venues d'ailleurs, les Grands Anciens, une Nouvelle-Angleterre imaginaire (Arkham, Dunwich, Innsmouth, l'université Miskatonic) et l'idée que l'humanité n'est qu'un accident minuscule dans un cosmos indifférent. Pour comprendre la créature qui a donné son nom à l'ensemble, lisez notre article Qui est Cthulhu ?
Une correspondance démesurée
Lovecraft vit alors chichement avec ses tantes, d'abord au 10 Barnes Street, puis à partir de 1933 au 66 College Street avec Annie Gamwell. Mais sa vraie vie est épistolaire : on estime qu'il a écrit des dizaines de milliers de lettres, dont certaines font des dizaines de pages. Il y discute philosophie, politique, architecture coloniale, astronomie, et encourage sans relâche les jeunes auteurs.
Le cercle de Lovecraft
Autour de lui gravite un réseau d'écrivains qu'il n'a souvent jamais rencontrés : Clark Ashton Smith, poète et conteur californien ; Robert E. Howard, le créateur de Conan, avec qui il débat passionnément ; le tout jeune Robert Bloch, futur auteur de Psychose ; August Derleth et Donald Wandrei ; Frank Belknap Long, E. Hoffmann Price ou le jeune Robert H. Barlow, qui l'accueille en Floride. Tous s'empruntent dieux, lieux et grimoires : l'un des premiers univers partagés de la littérature est né.
Lovecraft voyage aussi, avec des moyens dérisoires : Québec, Charleston, Philadelphie, La Nouvelle-Orléans, St. Augustine. Toujours en quête des vestiges de l'Amérique coloniale qu'il aime tant.
Maladie et mort (1937)
Les dernières années sont assombries par la pauvreté, la malnutrition et le suicide de Robert E. Howard en juin 1936. Son seul livre publié de son vivant, The Shadow over Innsmouth (1936), sort dans une petite édition bourrée de coquilles. Souffrant depuis des mois de douleurs abdominales qu'il ignore, il consulte trop tard : on lui diagnostique un cancer de l'intestin grêle inopérable. Admis à l'hôpital le 10 mars 1937, il meurt le 15 mars 1937, à 46 ans. Nous racontons ses derniers mois et l'histoire de sa tombe dans Comment est mort H. P. Lovecraft ?
La postérité : Arkham House, Derleth et la gloire tardive
À sa mort, Lovecraft n'a jamais eu de vrai livre en librairie. Ses amis August Derleth et Donald Wandrei décident d'y remédier : faute d'éditeur, ils fondent en 1939 leur propre maison, Arkham House, et publient The Outsider and Others. Pendant des décennies, Derleth va éditer, défendre et diffuser l'œuvre, avec un dévouement sans lequel Lovecraft serait sans doute oublié.
Ce sauvetage a un prix. C'est Derleth qui popularise l'expression « Mythe de Cthulhu », qui publie des « collaborations posthumes » largement de sa main et qui réinterprète l'univers en combat du bien contre le mal, avec de bons « Dieux Très Anciens » opposés aux Grands Anciens. Une lecture très éloignée du cosmos indifférent de Lovecraft, que la critique, à commencer par S. T. Joshi, a depuis largement corrigée.
La reconnaissance est lente mais irrésistible. La France le découvre en masse à partir des années 1950 et 1960, portée par des lecteurs comme Jacques Bergier. Le jeu de rôle L'Appel de Cthulhu (1981) le fait découvrir à des générations de joueurs. Et en 2005, consécration suprême, la Library of America, la collection de référence des classiques américains, lui consacre un volume dirigé par Peter Straub. Côté droits, son œuvre est aujourd'hui largement libre : tout est expliqué dans Lovecraft est-il dans le domaine public ?
Pour l'homme lui-même, je recommande toujours la même porte d'entrée : l'essai de jeunesse de Michel Houellebecq, partial et fiévreux, qui fait de Lovecraft un héros tragique en guerre contre le monde moderne. En vingt ans de lecture, je n'ai pas trouvé de texte court qui donne autant envie de s'y plonger.
H. P. Lovecraft : Contre le monde, contre la vie, de Michel Houellebecq
4.5/5Le premier livre de Houellebecq : un essai incandescent et subjectif sur l'homme, le style et la vision du monde de Lovecraft.
- Court, brillant, très stimulant
- Analyse fine des procédés d'écriture
- Disponible en poche
- Point de vue très personnel, parfois contestable
- Suppose d'avoir déjà lu quelques récits
Les œuvres principales de Lovecraft
Voici les textes essentiels, dans l'ordre chronologique d'écriture :
- Dagon (1917) : le premier récit cosmique, en quelques pages.
- Nyarlathotep (1920) : un poème en prose apocalyptique, né d'un cauchemar.
- Les Chats d'Ulthar (1920) : un conte cruel des Contrées du rêve.
- Les Rats dans les murs (1923) : l'une de ses nouvelles d'horreur les plus efficaces.
- L'Appel de Cthulhu (1926) : l'acte de naissance du Mythe.
- Le Modèle de Pickman (1926) : l'art et l'horreur à Boston.
- L'Affaire Charles Dexter Ward (1927) : court roman de sorcellerie à Providence.
- La Couleur tombée du ciel (1927) : son texte préféré, et peut-être le plus parfait.
- L'Abomination de Dunwich (1928) : Yog-Sothoth dans la campagne du Massachusetts.
- Les Montagnes hallucinées (1931) : l'expédition en Antarctique, entre science-fiction et épouvante.
- Le Cauchemar d'Innsmouth (1931) : le plus rythmé, idéal pour commencer.
- Dans l'abîme du temps (1935) : le vertige du temps profond.
Pour savoir dans quel ordre les aborder, suivez notre ordre de lecture de Lovecraft, consultez notre sélection des meilleures histoires de Lovecraft et gardez sous la main nos conseils pour apprivoiser son style. Les plus créatifs liront aussi comment écrire comme Lovecraft. Pour lire l'ensemble, une intégrale reste le meilleur investissement :
Intégrale Lovecraft, tome 1 : Les Contrées du rêve (Mnémos)
4.8/5Kadath, Ulthar, Céléphaïs : tout le cycle onirique de Lovecraft dans la traduction unifiée de David Camus, avec notes et cartes.
Œuvres de H. P. Lovecraft, tome 1 (Bouquins, Robert Laffont)
4.5/5L'omnibus historique dirigé par Francis Lacassin : les récits du Mythe, des textes de continuateurs et des écrits de Lovecraft sur l'art d'écrire.
FAQ
Lovecraft était-il raciste ?
Oui, et de façon virulente, y compris au regard des standards de son époque. Ses lettres et certains récits, comme The Horror at Red Hook, en témoignent. Ses idées se sont un peu nuancées à la fin de sa vie, sans disparaître. On peut lire son œuvre en connaissance de cause, comme le font de nombreux auteurs qui dialoguent aujourd'hui de façon critique avec son héritage.
Lovecraft a-t-il écrit des romans ?
Pas au sens classique. Ses textes les plus longs sont de courts romans : À la recherche de Kadath, L'Affaire Charles Dexter Ward et Les Montagnes hallucinées. Aucun n'a paru en livre de son vivant ; l'essentiel de son œuvre est composé de nouvelles.
L'œuvre de Lovecraft est-elle dans le domaine public ?
Ses textes originaux sont largement libres de droits, en France depuis 2008. Les traductions françaises récentes restent en revanche protégées. Tous les détails dans notre article Lovecraft est-il dans le domaine public ?
Par quoi commencer pour lire Lovecraft ?
Par une nouvelle courte comme Dagon, puis L'Appel de Cthulhu ou La Couleur tombée du ciel. Si vous hésitez encore, lisez nos sept raisons de lire Lovecraft aujourd'hui.
Lovecraft était-il connu de son vivant ?
Non. Il était apprécié d'un petit cercle de lecteurs de Weird Tales et de ses nombreux correspondants, mais sa célébrité est presque entièrement posthume, grâce à Arkham House puis aux traductions.
Julien, Gardien de l'Antre
40 ans, lecteur de Lovecraft depuis mes 20 ans, rôliste depuis 10 ans. L'Appel de Cthulhu reste l'un de mes jeux de rôle préférés.
En savoir plus →Pour aller plus loin


